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mardi 30 juillet 2013

Les Selkies, une romance tragique

Nous avons déjà fait une brève escale au cœur de l'Écosse afin d'approcher les belliqueux Redcaps. Un voyage plus au nord s'impose désormais. Si ce fier pays est un tapis d'émeraude constellé de lacs à la clarté opalescente, il ne faudrait pas oublier les îles qui la bordent.

C'est aux abords des Orcades et des Iles Shetland, au cœur des flots, que se niche le sujet de notre attention. Un groupe de "phoques" s'ébat paisiblement sous la surface bleutée de la mer remontant de temps à autre à l'air libre afin de prendre une goulée d'air. Rien de bien mystique me direz-vous... et si je vous disais que ces "phoques" ont la capacité de prendre forme humaine lorsqu'ils regagnent la terre ferme, qu'ils sont à l'origine de bien des histoires d'amour qui se sont terminées tragiquement, ou qu'ils ne sont ni des animaux ni des humains mais bien des Élémentaires aquatiques (certains emploient le terme "phoques-Fées" mais, ce dernier étant trop proche de la vision qu'avaient les Romantiques du XVIIIème siècle des Élémentaires... je m'abstiendrai de le faire à mon tour). Pensez-vous toujours que ce spectacle soit banal ?

Rejoignons donc ces splendides créatures océanes et plongeons-nous dans une romance mâtinée d'embruns qui en fera larmoyer plus d'un...

Selkie
Les Selkies parcourant les flots (par Stephanie Law).

Les Selkies, description générale :

On les appelle le plus souvent Selkies, ils sont parfois désignés comme "le peuple phoque", en Écosse ils peuvent porter le nom d'Haaf-Fish, en Bretagne ils sont reconnus sous le titre d'Otariens (Otarelles au féminin), Roanes est le nom que les Irlandais leur donnent et en Angleterre ils sont parfois appelés Silkies, Selchies ou encore Sea Trows.

Les représentations les plus brouillonnes des Selkies les dépeignent comme des femmes phoques qui vivent principalement dans les mers qui cernent les Iles Shetland. Elles sont vêtues de peaux de phoques qu'elles ôtent sur la terre ferme prenant alors la forme de magnifiques jeunes femmes qui passeront la nuit à danser sous l'éclat lunaire... Le mythe est un petit peu plus complexe et fourni que cela, vous allez vite pouvoir le constater.

Les Selkies à la loupe :

Tout d'abord, le peuple phoque est loin d'être cantonné en Écosse - au sein de ce pays, il est possible de dénicher des mythes sur les Selkies dans les Orcades (un archipel composé de 67 îles et situé au nord de l'Écosse), les Shetland (archipel situé au nord des Orcades et à l'ouest de la Norvège). En effet, on en trouve des traces dans les Iles Féroés (situées entre la mer de Norvège et l'Océan Atlantique Nord donc, plus ou moins entre l'Islande et l'Écosse) en Irlande (comme vous avez pu déjà le lire plus haut) et bien entendu au large des côtes de la Bretagne.

Selkie
Illustration de Dan Mills.

Le mot Selkie (à l'origine "selich") est en fait un dérivé du vieux parler des Scots - il s'agit d'un peuple celtique originaire de l'est de l'Irlande. Ces derniers auraient colonisé l'Écosse après le retrait des dernières troupes romaines de la terre des Angles en 423 après Jésus Christ, ce qui expliquerait le nom du pays "Scotland" qui pourrait se traduire littéralement par : "le pays des Scots". En vieil anglais ("old english") Selkie se dit "seolh", qui signifie tout simplement phoque (ce gracieux mammifère aquatique est appelé "seal" en anglais moderne).

Maintenant que vous savez où trouver les Selkies et quelle est l'origine de leur nom, il serait plus que temps d'en faire une description plus poussée que celle évoquée plus haut... Tout d'abord et malgré ce que disent certains auteurs, les Selkies ne sont pas exclusivement composés de membres féminins, loin s'en faut... il serait même plus logique de dire qu'il existe autant de représentants mâles que de femelles (n'allez pas voir ce terme comme une appellation sexiste je vous saurais gré). La rareté des représentants masculins de l'espèce est surtout dû au fait que la plupart des légendes sur le sujet mettent la femme phoque au premier-plan de l'histoire tandis que le mâle fait plus office de figurant (pour ce qui est des illustrations où le mâle est quasi-absent également, je suppose qu'il s'agit simplement du fait que c'est plus vendeur... ne vous en déplaise).

Selkie
Une des rares représentations d'un Selkie mâle (par Zirasharia).

Plutôt que de tomber dans un débat d'anthropologie teinté de féminisme, passons à la description purement physique de ces créatures. Les Selkies sous leur forme de base sont pareils à des phoques tandis que leur forme humanoïde leur donne l'apparence de magnifiques femmes/hommes (leur beauté est quasi-hypnotique). Cependant, quelques détails permettent de les identifier plus clairement. Tout d'abord, ces Élémentaires ont une palmure entre les doigts nettement plus marquée que chez les humains. Ensuite, leurs yeux noirs (ou gris selon les auteurs) sont gros et ronds comme ceux des phoques (les détails qui vont suivre sur leur apparence ne proviennent que d'une seule et unique source donc, ne prenez pas tout ce qui va suivre pour argent comptant). Leur chevelure épaisse et longue ondule librement sous la caresse des flots, la couleur de ces derniers oscille entre le bleu et le vert. De corpulence mince, les Selkies sous leur forme humaine sont glabres et leur peau prend une teinte argentée.

Pour ce qui est de la vêture, la plupart des auteurs sont unanimes pour dire que le peuple phoque à pour habitude de se balader en tenue d'Adam (et Eve), si l'on excepte la peau de phoque bien entendu. Le folkloriste Pierre Dubois semble cependant plus créatif dans le domaine puisqu'il les décrit vêtus de larges ceintures naturelles composées d'écailles couleur émeraude. Ce dernier cite même un cas particulier datant du 7 mars 1521 où un monstre marin (il n'est pas précisé lequel), capturé dans la mer de Norvège aurait vomi un Otarien vêtu d'une armure en bronze souple... N'ayant aucune source qui atteste de la chose je me dois de rester sceptique même si ladite description ne serait pas pour me déplaire.

Vie et moeurs des Selkies :

Une question basique se pose en premier : que mangent les Selkies ? Et bien, du poisson tout simplement pardi ! (je suppose qu'ils ne rechignent pas à goûter aux crustacés et mollusques qui passent à portée, comme le font les phoques gris).

Selkie
Selkie en train de savourer son repas (illustré par Dr-TinyFox).

On sait par contre peu de choses sur leur habitat si ce n'est qu'ils vivent loin des côtes et profondément en haute mer. Certains prétendent qu'ils résident dans de gracieux et légers édifices constitués de perles phosphorescentes (vu encore une fois le manque de sources sur le sujet il me faudra jouer le sceptique de service).

Comme vous vous en doutez déjà les Selkies sont des créatures très intelligentes et joyeuses mais également fort timides. Ce ne sont pas vraiment elles qui cherchent à attirer les humains à eux (spécialité de bon nombre de créatures et Élémentaires aquatiques comme les Sirènes), mais bien les hommes et les femmes qui espèrent de ces rencontres l'amour...

Si les Selkies femelles apprécient grandement de s'extraire de leur forme animale (à la manière des Femmes Cygnes dont nous parlerons sans doute un jour prochain) histoire de danser et chanter sous la caresse nocturne, les Selkies mâles eux ont un caractère plus ombrageux : il leur arrive de temps en temps de déchaîner des tempêtes épouvantables dans le but de faire sombrer les navires, vengeant ainsi les massacres aveugles perpétrés par l'homme sur les habitants des fonds marins.

En dehors de cela, les Selkies mâles sont également pourvus de grands pouvoirs de séduction (leur stupéfiante beauté est un atout dans ce domaine) sur la gent féminine (humaine). Ils cherchent parfois à trouver de la compagnie auprès de celles qui ont été déçues par la vie (une épouse qui attend son pêcheur de mari en vain par exemple).

Selkie
Une jeune Selkie face aux flots déchaînés (création de Toerning).

En temps normal (encore une fois selon certaines sources) les Selkies ne gagnent la terre ferme qu'une nuit sur neuf à la veille de la Saint-Jean - fête qui se déroule le 24 Juin et où sont allumés de grands feux. La Saint-Jean est également vue comme une nuit magique où tous les enchantements et toutes les métamorphoses sont possibles. Ces festivités sont étrangement proches du solstice d'été (qui lui se déroule le 21 Juin) et donc de la fête celtique Alban Hefin où il est également question d'allumer des feux... Dès le lever de la lune le peuple phoque émerge des flots puis s'extirpe de son enveloppe soyeuse pour danser sous l'éclat de l'astre lunaire.

Des Selkies et des hommes :

Vous avez sans doute deviné qu'il n'est pas aisé de rencontrer des Otariens, toutefois, il existe bel et bien un moyen (difficilement réalisable soit dit en passant) de les faire venir à vous. Pour les amener sur la côte (pensez à ne pas faire ça au sein du Sahara), le modus operandi (mode opératoire) consiste à verser 7 larmes sincères (des versions précisent que ça ne fonctionne qu'avec les femmes... donc messieurs faute de certitudes, tentez votre chance mais n'ayez pas trop d'espoir sur le succès de votre entreprise) dans les flots pour voir jaillir des embruns un (ou une) Selkie qui quittera sa peau pour devenir votre amant ou maîtresse (si vous tentez l'expérience, faites-moi savoir si ça a marché).

Selkie
Une Otarelle enlevant sa peau par Chung Yee Ling.

Une autre méthode plus classique pour garder le Selkie auprès de vous (et ce de manière encore plus durable) est d'attendre que les Otariens gagnent le rivage (sans se faire remarquer de préférence vu qu'ils ont la fâcheuse tendance à prendre la poudre d'escampette en présence des humains) puis après qu'ils se soient dévêtus de leurs peaux, de voler l'une d'entre elles et de la cacher au nez et aux moustaches de son propriétaire. Lorsque les Selkies regagneront la fraîcheur des flots il restera un Otarien éploré qu'il ne sera guère difficile de convaincre de venir avec vous... L'Otarien demeurera à vos côtés et deviendra le plus charmant des époux (ou la plus prévenante des épouses) mais la méthode employée est franchement plus que discutable, et l'être aimé gardera en lui une énorme part de nostalgie et de tristesse envers tout ce qu'il a dû sacrifier pour partager vos jours et vos nuits (il passera le plus clair de son temps le long des plages, à contempler mélancoliquement la mer désormais inaccessible)...

Une petite précision s'impose, la peau que vous avez cachée devra le rester ad vitam aeternam (sauf si vous désirez rendre sa liberté à l'être aimé). Si par "malheur" l'Otarien parvient un jour à remettre la main sur son bien le plus cher, l'appel de l'océan se fera plus fort que tout et il rejoindra immédiatement l'élément liquide, retrouvant son peuple, sa demeure et probablement sa famille (auquel il aura été honteusement arraché des années durant).

L'infortuné humain quant à lui périra petit à petit de langueur et il ne lui sera plus possible de revoir l'être aimé qui fera tout pour éviter de le croiser (les enfants conçus avec l'Otarien auront la chance de revoir de temps en temps leur père ou leur mère qui se fera un devoir de jouer avec eux dans les flots)...

Selkie
Une création de Raeri-Chan.

Certains folkloristes peu scrupuleux ont une solution pour éviter ce genre de désagrément : détruire la peau de l'Otarien par le feu... Pour ma part je vous déconseille vivement de tenter l'aventure (si vous avez un Otarien sous la main). Cette peau est ce qui relie le peuple phoque à l'élément de l'eau qui leur est associé, ce serait comme si vous perdiez une partie de vous qui vous est chère tout en ayant un amer rappel de cette perte sous les yeux pour le restant de votre existence.

Amours et Selkies :

Les histoires qui concernent les Selkies prennent très souvent des accents de tragédies romantiques. Dans certaines légendes, les humains ignorent que l'être aimé est un membre du peuple phoque et ils finissent par se réveiller un beau matin pour constater que la couche sera désertée à jamais. Dans d'autres mythes plus courants (et déjà évoqués plus haut), les humains dissimulent la peau de la Selkie (oui je n'ai sous la main que des versions où l'Élémentaire est de sexe féminin) afin de l'empêcher de retrouver sa forme de phocidé (terme scientifique qui désigne la famille des phoques pour ceux qui l'ignorent)... une manière comme une autre de lui rogner les ailes.

S'il semble que les Selkies prennent forme humaine et quittent l'élément liquide à l'approche de la Saint-jean, un autre détail viendra s'empiler sur la liste déjà bien longue des difficultés à cohabiter avec le peuple phoque : les Selkies ne peuvent tenir compagnie aux humains très longtemps et ils se doivent de vitement rejoindre l'océan. Après cela, ils ne seront plus capables d'avoir de contact avec un humain pendant une durée de 7 années (à moins que l'humain ne dérobe la peau ou ne la cache bien entendu).

Parfois (en fait souvent), l'Otarien se prend d'affection pour l'humain qui a lié son destin au sien et un mariage se profile bien vite à l'horizon. Les années s'égrenant, les enfants ne tardent pas à poindre le bout de leurs truffes (je vous rassure ils ont bien un nez). Dans ces histoires, l'un des enfants découvre dans l'un des recoins obscurs de la demeure la peau de phoque de l'Otarien (souvent sans savoir de quoi il s'agit) et c'est le coeur déchiré que l'Élémentaire quitte sa famille pour s'immerger dans les flots.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les Selkies ne sont pas toujours représentés comme des amants "déloyaux". Dans le livre intitulé "Peter Kagan and the Wind" (Peter Kagan et le vent) écrit par Gordon Bok, le pêcheur Kagan épouse une femme phoque. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour funeste où Kagan s'en va pêcher tardivement dans l'année malgré les avertissements de son épouse. Il se retrouve bien vite pris dans une terrible tempête et sa femme se changera en phoque afin de le sauver. Cela aura pour conséquence qu'elle ne pourra plus reprendre sa forme humaine et demeurera séparée de son tendre époux...

Selkie
La Selkie sauvant son époux des flots déchaînés (illustration de Travis-Purvis).

La plupart des mythes qui tournent autour du peuple phoque sont fortement teintés de romance, d'autres par contre le sont beaucoup moins... Dans les Shetland il se raconte que certains Selkies prennent un malin plaisir à leurrer les insulaires qui parcourent les mers au milieu de l'été et, victimes de leurs sentiments, les hommes ne poseront plus jamais un pied sur la terre ferme (ce qui ressemble beaucoup plus aux méthodes employées par les Sirènes).

Dans d'autres contrées (que celles citées plus haut) il existe des créatures qui pourraient fort bien être apparentées aux Selkies. Au Pays de Galles par exemple il existerait un peuple d'humains dont le plus cher désir est de retourner dans le royaume marin. Certaines légendes originaires de la Suède, content également les amours déchus de changeurs de forme apparentés aux phoques. Dans la culture amérindienne, au sein du peuple Chinook (natifs américains nomades, issus de la région nord-ouest Pacifique des États-Unis) pour être précis, une légende conte les exploits d'un jeune garçon qui avait la capacité de se changer en phoque.

Selkie
De jeunes Selkies (par Dan Mills).

Une autre entité, bien plus singulière est également à mettre en lien avec le peuple phoque. Malgré sa taille colossale, cette créature semble avoir un air de famille avec nos Élémentaires. Nous aurons d'ailleurs tout le loisir de le constater...

The Great Sea Serpent (Le Grand Serpent de Mer) :

S'agit-il vraiment d'un phoque à cou de cygne ?
- Bernard Heuvelmans, Le Grand Serpent de mer.

Le titre plus haut n'est rien d'autre que le nom d'une étude assez poussée sur une sorte particulière de Serpents de Mer, réalisée par Anthonid Cornelis Oudemans - un entomologiste néerlandais du milieu de XIXème siècle. Il deviendra directeur du jardin zoologique de la Haye en 1885 et sera surtout reconnu pour son étude sur la créature qui va suivre (Bernard Heuvelmans le Belge qui a fondé la cryptozoologie, considère que ce livre est le début de cette discipline fascinante). Voici donc quelques extraits de cette étude qui vous éclaireront sur les éventuels liens que pourrait avoir cette créature serpentiforme avec les Selkies.

"Sa forme est comparée le plus souvent à celle d'un serpent, mais quelquefois aussi à celle d'un chien, d'un morse, d'un phoque ou d'une otarie. Le museau est allongé et on a signalé quelquefois des vibrisses à son extrémité. Sous la gorge et les côtés du cou on a observé des plis ; la bouche est transversale, large et les yeux sont très grands, brillants, de couleur noire, mais avec des reflets rouges. Le cou est très long (un cinquième environ de la longueur totale), plus mince que la tête et bien délimité du corps par un élargissement correspondant aux épaules, qui donne insertion à une paire de nageoires semblables à celles de tortues ou des phoques. Le corps arrondi est plus large en avant qu'en arrière, et se termine par une queue, ronde et pointue, énorme, puisqu'elle égale presque la moitié de la la longueur de l'animal. La peau est décrite comme lisse et brillante, et deux fois seulement on y signale des écailles, son aspect brillant et lisse est dû au fait que les poils sont mouillés et collés au corps. La peau des phoques présente le même aspect lorsque ces animaux sortent de l'eau.

Grand Serpent de Mer
Une représentation possible du Grand Serpent de Mer (illustration d'auteur inconnu).

Lorsque notre animal apparaît à la surface, il souffle bruyamment, et probablement par les narines ; on voit en tout cas le souffle sortir de l'extrémité du museau et non du sommet de la tête comme chez les cétacés. Son passage à la surface est signalé par un miroir graisseux, et il répand une forte et très mauvaise odeur. Il nage souvent avec la tête hors de l'eau, et la mobilité de toutes les parties de son corps est très grande. Le serpent de mer avance en faisant des ondulations dans le sens vertical, mais il peut s'incurver en fer à cheval dans tous les sens, et alors de gros plis se montrent sur son corps, comme chez les animaux pourvus d'une épaisse couche de lard. Il se tord alternativement, comme une tortue, quand il avance doucement, mais quand il nage rapidement en exécutant ses ondulations verticales, il ramasse ses nageoires contre le corps. Pendant qu'il est en mouvement dans l'eau, seule une petite partie du corps est visible et la queue ne se montre pas.

La caractéristique de la psychologie du grand serpent de mer paraît être la timidité ; il n'est pas d'exemple que ce colosse ait jamais attaqué les témoins de ses ébats, même lorsqu'on lui envoyait des coups de fusil. Son caractère est assez enjoué car il fait souvent des bonds et se livre ainsi à de folles gambades."

Il n'est pas difficile de voir que ce Grand Serpent de Mer est en fait une sorte de phoque géant. Il s'agit peut-être d'une espèce préhistorique comme la rythine de Steller - découverte en 1741 cette infortunée créature apparentée aux dugongs pouvait mesurer jusqu'à 8 mètres de long pour un poids de 11 tonnes. Cette créature apparue avant l'homme et découverte tardivement par le chirurgien naturaliste Georg Wilhelm Steller (sur une île située entre l'Alaska et la Sibérie) ne survivra que peu de temps à sa rencontre avec le genre humain... En effet, de retour en Russie, Steller confia à qui voulait l'entendre la description de cet animal facile à chasser et dont on pouvait tirer un nombre considérable de ressources... En seulement 27 années les quelques 2000 individus de l'espèce furent impitoyablement massacrés. On raconte toutefois que des petits groupes de rythines auraient été aperçus... un bien maigre espoir pour un si magnifique animal.

Grand Serpent de Mer
Illustration de ScottPurdy.

Dans le registre des créatures étranges associées aux phocidés, il existe également une créature qui répond au doux nom de Moine de mer mais ce dernier sera abordé dans un autre chapitre... il est d'ailleurs plus que temps de nous plonger dans les légendes Selkies.

Contes des Selkies :

Les chapitres suivants parleront de 3 légendes issues de différentes nations et centrées sur le peuple phoque. La première sera résumée (faute d'une version complète et authentique) mais les 2 autres seront amplement plus détaillées. En espérant que ce court voyage au royaume des Élémentaires aquatiques sera à votre goût, place à la lecture !

The Seal Wife :

Au sein des Féroé, sur l'île de Kalsoy (littéralement "île des Hommes" en vieux féringien), au coeur de la ville de Mikladalur, vivait un jeune fermier.

Par une belle soirée éclairée par l'astre lunaire, notre fringuant partisan de la ruralité se rend à la plage et découvre un spectacle époustouflant : un groupe de Selkies en train de danser gracieusement sur le sable. La stupeur ne dure qu'un instant et lorsque le jeune homme découvre les peaux des Selkies, pris d'une soudaine "inspiration", il se met en devoir de cacher la peau de la plus belle jeune femme phoque afin de l'empêcher de rejoindre la mer (et également pour la forcer à l'épouser tant qu'à faire).

Une fois sa fraiche épouse installée dans son modeste logis, le jeune fermier prend toutes les précautions nécessaires afin de garder l'Otarelle sous sa coupe : il cache sa peau dans un robuste coffre tout en conservant la clé avec lui, de jour comme de nuit.

Selkie
La "Selkie aux yeux glacés" tirée du jeu de cartes Magic the Gathering.

Un matin, alors qu'il était parti à la pêche, il découvre qu'il a oublié d'emporter sa précieuse clé avec lui. De retour à la maison, qu'elle n'est pas sa surprise de découvrir que son épouse a déserté le foyer, laissant derrière elle ses enfants (et un mari peu finaud).

Ivre de vengeance, le jeune homme finit par traquer et tuer le véritable époux de la femme phoque ainsi que deux de ses enfants... Après la découverte macabre de ce qui fut sa famille, l'Otarelle fait le serment de se venger des habitants de Mikladalur.

Au fil des ans, de nombreux hommes de ladite cité seront poussés prématurément dans la tombe. Certains seront retrouvés noyés, d'autres mystérieusement jetés du haut des falaises et le massacre ne cessera que lorsqu'il ne restera que le nombre suffisant d'habitants pour entourer de leurs bras l'île Kalsoy.

Cette légende aux accents sinistres est encore de nos jours prise au sérieux, elle inspire une crainte respectueuse aux habitants de l'île Kalsoy (et de toutes les îles Féroé).

Il est temps maintenant de passer à notre seconde histoire qui, si elle n'est pas des plus joyeuses, sera certainement plus guillerette que celle que vous venez de lire (ce qui ne sera pas difficile vous en conviendrez).

Selkie
Illustration d'auteur inconnu.

Le marché :

Autrefois, dans les glaciales contrées nordiques, un chasseur éreinté rentrait chez lui bien après le coucher du soleil. Le chemin qu'il empruntait le mena près du bord de la mer, où l'astre lunaire éclairait les vagues et faisait briller le sable d'un éclat nacré. S'extirpant des broussailles qui parsemaient les dunes, il vit avec étonnement au sortir d'un buisson trois belles femmes dansant nues, les vagues éclaboussant leurs pieds délicats.

Hypnotisé par ce singulier spectacle, le chasseur contempla la scène et eut l'impression d'entendre une étrange musique portée par la légère brise marine. Sortant de son état de stupeur, le jeune homme remarqua dans le sable trois peaux de phoque, une pour chacune des gracieuses danseuses. Le chasseur avait déjà entendu parler des femmes phoques, dont l'âme humaine se reflétait dans leurs yeux expressifs. Solitaire, il désirait plus que tout trouver une épouser pour partager ses nuits. Après avoir jeté un dernier et long regard aux belles danseuses, il s'empara impulsivement de l'une des peaux et la dissimula dans son gilet.

Peu après, la danse prit fin et les demoiselles enjouées vinrent récupérer leur peau de phoque, s'y glissèrent et plongèrent sous les flots. Cependant, la plus belle ne trouva pas sa peau et se mit à la chercher fébrilement puis frénétiquement lorsque le chasseur émergea des broussailles pour se camper devant elle.

"J'ai ta peau, lui dit-il. Viens avec moi et épouse-moi. je te rendrai ta peau après sept ans, et tu feras ce que tu voudras."

Selkie
Illustration de Mike Stuart.

En son for intérieur, le chasseur pensait que la femme-phoque, avec le temps, serait si heureuse à ses côtés qu'elle renoncerait à l'océan glacial pour la chaleur de son âtre. Il ne comprenait rien à l'appel des vagues et à leur musique obsédante.

Que pouvait faire la pauvre Selkie sinon accepter ce marché douteux ? Elle donna son consentement et vint vivre avec le chasseur, menant à ses côtés une vie assez heureuse.

Elle fit tout ce que l'on attendait d'elle et avec le sourire. Seuls ses immenses yeux gris demeuraient distants, se tournant de temps en temps vers la mer. Elle donna au chasseur un fils, qu'elle aima profondément, mais sa peau avec le temps était devenue sèche et craquelée tandis que son beau visage reflétait une tristesse sans nom. A la fin des 7 années, elle pria son mari de lui rendre sa peau mais celui-ci se fâcha.

"Voudrais-tu abandonner ton fils ? la défia-t-il. Veux-tu le laisser et plonger dans les vagues ?"

Après cette discussion animée avec son époux, la Selkie devint encore plus silencieuse et triste qu'à l'accoutumée et ses yeux s'élargirent de plus en plus, pareils à deux grandes mares aux profondeurs insondables. Pourtant, jamais elle ne versa une larme, car certains chagrins sont trop grands pour pleurer. Son fils l'aimait beaucoup et faisait tout ce qu'il pouvait pour lui rendre le sourire. En entendant la dispute entre ses parents, il réalisa la vérité quant à sa mère. Incapable de supporter le chagrin qu'éprouvait sa génitrice, il se mit à suivre discrètement son père. Un jour, il le vit creuser pour déterrer une peau de phoque, vérifier qu'elle était intacte et l'enfouir de nouveau.

Peau de Selkie
La peau d'un Selkie par James van Coppenhagen.

Le garçon était submergé par la joie, car enfin il pouvait rendre le sourire à sa mère. Il attendit que son père parte pour la chasse et retourna là où la peau demeurait enfouie. Il la déterra rapidement et courut l'apporter à sa mère. Les yeux gris de celle-ci brillèrent en voyant sa précieuse peau retrouvée. S'arrêtant à peine pour embrasser son fils, elle courut vers le rivage, se glissa dans sa peau et se dirigea vers l'eau. Le garçon courut après elle, en pleurant :

"Mère, ne me quitte pas, prends-moi avec toi !"

La femme-phoque hésita un instant, puis attrapa son fils, fit pénétrer en lui son souffle magique et l'emporta sous les vagues.

Dans le monde sous-marin, le garçon apprit bien des choses merveilleuses, absorbant la sagesse et la grâce du peuple de sa mère. Il savait cependant qu'il ne pouvait demeurer là à tout jamais, son destin était inextricablement lié au monde terrestre, aux côtés de son père. Le moment venu, sa mère le ramena sur le rivage et l'embrassant une dernière fois, lui fit des adieux attristés.

Le chasseur anéanti par la disparition de sa femme fut heureux de revoir son fils. Il aida ce dernier à s'adapter de nouveau à la vie sur la terre ferme. À la longue, il devint un musicien renommé. Son plus grand plaisir était de s'asseoir sur la plage et de jouer pendant que les Selkies s'ébattaient au loin dans les vagues.

Une fin déjà plus heureuse que la précédente... Un détail de l'histoire : le "souffle magique" semble nouveau dans les informations que nous avons sur la Selkie. À mon sens cela ressemble au souffle qu'insufflent certaines entités marines afin d'empêcher les mortels de connaître un sort funeste. Un élément qui reviendra probablement dans un autre article des créatures qui peuplent les flots.

Selkie
La "Selkie mélancolique" tirée également du jeu Magic the Gathering.

Tournons à présent notre regard vers la troisième et dernière légende (cette dernière ne sera presque pas remaniée par mes soins vu que Lucienne Escoube l'a déjà fait avec talent) qui nous poussera une fois encore vers la verte Irlande.

La Dame de Gollerus :

Par un beau soir d'été, le sire de Gollerus, beau domaine d'Irlande, se promenait au bord de la mer. Il suivait un sentier, le long d'une petite baie de sable. La lune venait de se lever, et, à sa lumière, le gentilhomme aperçut sur la plage des formes légères qui dansaient. Dans un coin de la grève, près des rochers, des peaux de phoque gisaient à terre. Le sire de Gollerus s'approcha tout doucement pour mieux observer les danseurs. Il vit alors que c'étaient de belles jeunes femmes aux longues chevelures qui dansaient ainsi au clair de lune, en compagnie de jeunes hommes. S'approchant plus encore, il s'aperçut qu'une des peaux de phoques était tout près de lui, à terre. S'en emparant, il s'éloigna et la dissimula dans un creux de rocher. Comme il revenait sur ses pas, les danseurs l'entendirent. Alors, rapide comme l'éclair, chacun s'empara d'une peau de phoque et, s'en revêtant, ils plongèrent dans la mer, sous l'apparence de phoques. Seule, une belle jeune fille demeura en arrière, cherchant, sans la trouver, sa vêture marine.

Comme elle pleurait et se tordait les mains, le sire de Gollerus, ému de sa beauté et de sa douleur, s'approcha d'elle, s'efforçant de la consoler. Mais il ne put y parvenir, ; dans une langue incompréhensible, elle lui expliquait en pleurant tout ce qu'elle avait perdu : non seulement sa fourrure marine, mais la possibilité de retourner dans son élément, parmi les siens. Elle finit cependant par se laisser emmener par le gentilhomme... Il la conduisit à son château, la confia à ses femmes de chambre pour qu'elles en prennent soin. Il la fit baptiser, lui apprit sa langue et, ne refusant rien à cette beauté touchante et mélancolique, lui donna des maîtres à chanter, à danser, à dessiner... La jeune femme se montra élève docile. Cependant le sire de Gollerus dut renoncer à l'entendre chanter. Elle avait pourtant la voix la plus belle du monde. Mais elle était d'une si bouleversante nostalgie que tous ceux qui l'entendaient, comme sous un charme, ne pouvaient plus bouger, à peine respirer, immobiles et comme frappés de stupeur, jusqu'à la dernière note. La plus bouleversée d'ailleurs par son chant, c'était la jeune femme elle-même. Elle demeurait ensuite de longues heures, silencieuse, accoudée à sa fenêtre, regardant les flots de la mer qui venaient se briser sans trêve au pied du château. Cependant, le sire de Gollerus ne pouvait plus vivre sans son inconnue. Il lui demanda d'être sa femme, et elle y consentit. Le mariage eut lieu en grande pompe, et, pendant quelque temps tout au moins, la jeune châtelaine parut plus heureuse.

Selkie
Illustration d'auteur inconnu.

De beaux enfants naquirent. Étrange particularité : ils eurent tous entre les doigts une membrane légère... Leur mère se montrait pour eux attentive et tendre : son humeur était toujours douce et un peu triste. Mais elle prit l'habitude de mener ses enfants se baigner encore tout jeunes,  les faisant nager et plonger pendant des heures. Le sire de Gollerus n'osait rien dire, mais il haïssait cette distraction... Tout ce qui était pour lui évocateur de la mer lui faisait peur. Il portait à sa femme un violent amour, et la crainte de la perdre vivait toujours en son âme.

Cependant, les enfants grandissaient, mais la châtelaine semblait de plus en plus mélancolique. Elle faisait de longues promenades sur la côte, toujours seule. Un jour, le sire de Gollerus la suivit. Elle se rendit à la plage même où il l'avait vue pour la première fois, et , arrivée là, poussa un long cri d'appel. Bientôt, un grand phoque parut hors de l'eau. Il s'approcha tout près du rivage et s'entretint avec la jeune femme dans une langue étrange, qui était celle qu'elle avait parlée jadis. Le sire de Gollerus, après avoir assisté à cet entretien, se hâta de rentrer avant sa femme au château. Maintes fois les mêmes faits se répétèrent, et, chaque fois, c'est plus triste, plus accablée, que la dame de Gollerus rentrait chez son mari. Pourtant, elle lui montrait de la tendresse et de la reconnaissance pour les soins dont il l'entourait. Mais il savait bien qu'elle n'était pas heureuse, que ni lui, ni son amour, ni même ses enfants ne pourraient arriver à effacer en elle les souvenirs de sa libre vie d'autrefois... Il l'aimait cependant trop pour se résoudre à la perdre...

Un jour que son mari était absent, la dame de Gollerus était assise près de sa fenêtre, absorbée dans une broderie précieuse... Soudain courut à elle sa petite fille, son aînée, grande personne âgée de six ans. Elle avait trouvé, dans un recoin obscur des combles du château, un objet étrange qu'elle apportait à sa mère. Celle-ci s'en saisit et reconnut, avec quel battement de coeur, sa peau de phoque, rapportée et cachée là depuis des années par le sire de Gollerus.

Selkie
Illustration de Mike Stuart (encore une fois).

Alors la tentation fut la plus forte. Quelque amour qu'elle eût pour ses enfants, la mer l'appelait depuis tant d'années, et cet appel était irrésistible. Prenant ses enfants dans ses bras, elle les embrassa en pleurant, peignant une dernière fois leurs beaux cheveux. Enfin, s'arrachant à eux, elle prit le chemin de la mer.

Elle était partie depuis quelques minutes à peine quand le sire de Gollerus rentra. Sa fille courut à lui et lui raconta ce qui était arrivé, car l'enfant était encore toute bouleversée des baisers et des pleurs maternels. Fou d'inquiétude et de crainte, le gentilhomme s'empressa de courir jusqu'à la baie où sa femme avait l'habitude de se rendre. Il l'aperçut en arrivant. Debout, sur un rocher escarpé, la peau de phoque à ses pieds, elle s'apprêtait à la revêtir et à plonger. N'osant s'approcher de peur de la faire fuir plus vite, il la supplia de revenir à lui. Mais, tournant vers lui des yeux pleins de douleur et de reproche elle déclara :

"- Les enfants que je laisse te parleront de moi. En vérité, je t'ai bien aimé, et tu m'as montré un grand amour. Mais, malgré tous mes efforts, je n'ai jamais pu oublier les miens, la libre vie au gré des vagues, la splendeur des terres sous-marines, et par-dessus tout l'amour que je portais à mon premier mari, dont tu m'as involontairement, mais cruellement séparée pendant de longues années. Adieu donc. Oublie-moi. Aime les enfants. Et songe, quand tu verras des formes danser sur le rivage au clair de lune, que je ne saurais, moi, jamais t'oublier tout à fait. Tu m'as fait don d'une chose que nous ignorons presque totalement, nous qui vivons de longues, longues années sans aucune mésaventure. Sois heureux, car tu m'as tout de même rendue humaine, puisque tu m'as appris la douleur."

Sur ces derniers mots, elle revêtit la peau de phoque et légère, plongea du haut du rocher. Alors surgit des vagues la tête du grand phoque avec qui elle avait si souvent conversé. Et, tandis que le sire de Gollerus restait seul avec son chagrin, il pouvait voir s'éloigner de compagnie les deux époux retrouvés, nageant tous deux côte à côte dans le sillage argenté du clair de lune sur les flots.

Selkie
Une splendide illustration de Vilde D. Ulriksen.

Ces fragments de l'histoire des Selkies mêlés à celle des hommes n'ont pas vraiment des fins joyeuses et enchanteresses. Mais en plus de les lire, nous allons maintenant nous pencher sur leurs symboliques, ce qu'ils signifient. Toutefois, avant de nous lancer dans cette étude, prenons d'abord le temps de trouver l'origine du peuple phoque...

Les origines des Selkies :

Selon Pierre Dubois, le peuple phoque serait issu des Morgans (ou Morgens en anglais) - sortes d'Élémentaires aquatiques qui ont pour habitude (selon les dires) de noyer les voyageurs (mais ça c'est encore une autre histoire) - voire de descendants des Tritons et des Sirènes.

La culture populaire nous donne une toute autre théorie sur leurs origines : il s'agirait tout simplement de la forme prise par les marins noyés. Une théorie soutenue par l'anthropologiste A. Asbjorn Jon (auteur du livre intitulé : "Shamanism And the Image of the Teutonic Deiti, Ódinn", se traduisant : "Le chamanisme et l'image de la divinité teutonne Odin").

Selkie
Ravissante création de James Browne.

Du point de vue purement scientifique (qui n'est donc pas le mien), avant l'avènement de la médecine moderne, beaucoup de problèmes physiologiques (malformations pour être clair) étaient impossibles à corriger. Quand des enfants naissaient avec des anomalies, il était commun de blâmer les Fées.

Le clan MacCodrum de la région des Hébrides Extérieures (une chaîne d'îles de l'Écosse de l'Ouest) fut renommé en "MacCodrums of the seals" (MacCodrums des phoques) quand ces derniers clamèrent être des descendants de l'union d'un pêcheur et d'une Selkie, expliquant ainsi la palmure exagérée entre leurs doigts (presque à la semblance de palmes).

Le folkloriste écossais (antiquaire de profession) David MacRitchie pensait que les premiers colons de l'Écosse avaient probablement rencontré, puis épousé des femmes de Finlande et du Lapon (la Laponie est la contrée du peuple Sami, partagée entre la Suède et la Finlande) qui furent (à tort selon lui) identifiées comme des Selkies à cause des kayaks et tenues en peaux de phoques.

Pour ceux qui l'ignorent (je pense que vous êtes légions vu que ce personnage n'est pas vraiment illustre dans la culture traditionnelle), le sieur David MacRitchie a vécu entre le XIX et XXème siècle, il faisait partie de nombreuses sociétés de folklore. Il est surtout reconnu comme l'un des plus fervents admirateurs de la théorie de l'évhémérisme (qui tire son nom du mythographe grec Évhémère). Ce courant de pensée veut démontrer (dans les grandes lignes) que les dieux, personnages mythologiques et Élémentaires étaient des êtres humains divinisés après leur mort. Sa naissance remonterait à l'Antiquité et elle fut employée également aux débuts de l'ère chrétienne... comme arme contre le polythéisme (encore un merveilleux détournement "proposé" si gentiment par nos "amis" chrétiens). Le Moyen-Age se servira cependant de cette théorie pour préserver les mythes et légendes de l'oubli, dans un but d'étude et de compréhension.

Une autre théorie veut que les naufrageurs espagnols, aux longs cheveux noirs trempés par l'eau de mer, ressemblaient à des phoques (après 2 litres de rhum dans le sang)

Selkie
Une Selkie très... particulière (par Ninir).

Toutes ces hypothèses tentent de répondre à la question posée : d'où viennent les Selkies ? Elles ne font que nous apporter plus d'interrogations mais n'est-ce pas là le propre du mythe ? Nous laisser baignant dans le flou et l'incertitude si chers aux contes et légendes dont les vides sont comblés par nos imaginations.

Si nous sommes incapables de trouver l'origine exacte du peuple phoque, il sera plus aisé de déterminer quelques symboliques liés à ces derniers...

Les symboliques Otariennes :

La plupart des mythes et légendes des Sea Trows traitent d'histoires d'amour entre humains et Selkies. Ces romances connaissent rarement une fin heureuse et l'on pourrait être tenté d'y voir là une métaphore où l'humain tenterait de mieux connaitre l'Autre-Monde (l'Annwn) sans pour autant y parvenir.

Dans la légende intitulée "Le marché" (voir plus haut), il est question du fils d'un homme et d'une Otarelle qui devient un musicien renommé. Au contraire de son père qui a tenté d'enfermer (de contraindre) ce qu'il aimait, le fils lui a brisé sa cage pour lui rendre sa liberté. Contraindre n'est jamais vraiment une solution durable et efficace pour préserver ce qui nous est cher. Cette histoire pourrait se rapporter à l'inspiration vu que l'union entre le chasseur et l'Otarelle a permis de conférer le don de la musique au fils. Il est bien connu dans le folklore que les musiciens et certains artistes sont liés d'une manière ou d'une autre à l'Autre-Monde. Ce don représente autant un don qu'une malédiction (être à cheval entre deux mondes n'est pas vraiment ce qu'il y a de plus reposant pour l'esprit).

Selkie
Une ravissante Selkie (par Nick Harris).

D'autres symboles plus ténus apparaissent également dans cette histoire. La mer, associée à l'élément de l'eau (vous ne l'aviez pas deviné je parie...) représente les émotions (les souvenirs et les sentiments). Les Selkies pourraient donc être une incarnation de notre désir le plus profond, une envie qui nous enjoint à suivre nos aspirations, être nous-mêmes afin de trouver la paix que nous recherchons tous malgré tout.

Conclusion :

Cette longue route que nous avons parcouru en compagnie du peuple phoque nous aura permis d'un peu mieux connaître les créatures fantastiques qui peuplent les lacs, rivières, fleuves, mers et océans à travers le monde.

Ces Élémentaires qui habitent les profondeurs insondables et parviennent à toucher le coeur des hommes sont encore très répandus dans notre culture populaire. Je vous laisse sans plus attendre une courte liste (il en existe bien plus dans la littérature fantastique, la musique, le cinéma,... mais je vous laisse faire vos propres recherches) d'éléments où vous pourrez voir les Selkies fendre gracieusement les flots de votre imagination, il ne me reste plus qu'à ranger mon bâton de marche (pour un court moment) et attendre notre prochaine visite du royaume des mythes.

Annexes :

Selkie
Le "mage des haies Selkie" (encore une fois tiré du jeu Magic the Gathering).

Littérature :

- La poétesse Jane Yolen a écrit un poème intitulé : "The Ballad of the White Seal" (La Ballade du phoque blanc), qui raconte l'histoire d'un pêcheur et de son épouse Selkie. Ce poème sera plus tard adapté sous forme de chanson grâce au musicien folk Luis Collins.

- Dans le comic Torchwood (lié à la célèbre série britannique Doctor Who), il existe un épisode qui s'intitule : "Captain Jack and the Selkie" (nul besoin de vous préciser le lien avec le sujet de notre article je suppose).

- Donjons & Dragons le célèbre jeu de rôle présente également les Selkies dans ses bestiaires.

- Dans l'édition Coucheciel (Eventide) de Magic the Gathering, il existe 3 cartes qui représentent les Selkies ("Selkie aux yeux glacés", "Mage des haies Selkie" et "Selkie mélancolique"). Lesdites créatures vivent sur un plan d'existence (Lorwyn) régi par d'étranges règles : pendant un millénaire le monde est baigné de lumière et empli de beauté (où toutes sortes d'Élémentaires de Géants, de Sylvains et autres créatures fantastiques s'ébattent) puis, le millénaire suivant ce plan d'existence se change en son sombre reflet torturé (si les illustrations citées plus haut vous intéressent, elles sont présentes dans cet article, alors partez à la chasse au trésor).

Musique :

- Aux Orcades, il existe une chanson traditionnelle appelée : "The Great Silkie of Sule Skerry" (La Grande Selkie de Sule Skerry) qui, avec les années, est devenue fort populaire (elle a d'ailleurs bénéficié de nombreuses adaptations).

Selkie
Illustration d'auteur inconnu.

Films :

- Le film Ondine (long-métrage irlandais sorti en 2009) raconte la rencontre entre le pêcheur Syracuse et une étrange jeune femme qu'il déniche au fond de son filet de pêche. Cette dernière lui déclare s'appeler Ondine et la fille du pêcheur (Annie) en vient vite à prendre la jeune donzelle pour une Selkie.

- Song of the Sea est un long-métrage d'animation (toujours en cours de développement) conçu par Digital Graphics Studios sous la direction de Tomm Moore (Le secret de Kells). Ce film d'animation nous raconte en gros les mésaventures d'un frère et d'une soeur qui partent sur les routes pour une sorte de quête initiatique. Ils rencontreront en chemin toutes sortes de créatures et personnages étonnants (pour en savoir plus sur le sujet allez sur le lien que j'ai laissé dans le titre de ce film).

Idraemir

jeudi 25 avril 2013

Les Redcaps

Pour beaucoup, l'Écosse se résume bien souvent à de vastes terres verdoyantes bordées de lacs à la pureté cristalline, le tout rehaussé d'un florilège de castels divers et variés, où il fait bon d'y flâner paisiblement... Sous ce calme apparent, le danger peut surgir brusquement au détour des couloirs d'un de ces antiques ouvrages de maçonnerie. Un danger dont la petitesse est largement contrebalancée par une cruauté et une mesquinerie sans limites.

Les Redcaps font leur entrée en entonnant un air de cornemuse, dont les notes arracheront des larmes de désespoir à plus d'un malheureux spectateur.

"Qui voit le bonnet du Redcap
sent la mort qui l'attrape."
- Paddy the Piper (1860).

Paddy the Piper
Voici la chanson originelle (de provenance irlandaise). Que ceux qui apprécient les vieilles chansons traditionnelles s'amusent à la traduire.

Les "chapeaux sanglants" :

Ces petites créatures apparentées aux Élémentaires sont connues sous de nombreux noms : Red Caps ("chapeaux rouges" en bon français), Bloody Caps ("chapeaux sanglants"), Red Combs (voire encore : Dunter, Comb, ou Powrie).

La famille des Élémentaires est si grande qu'il existe une infinité de représentants qui ont presque toutes les formes possibles et imaginables. Ces derniers transcendent même parfois les limites de l'imagination humaine pour personnifier l'étrangeté. Allant de la magnificence d'une ineffable beauté, à l'accentuation grotesque, voire hideuse, qui fera glapir de terreur la cible de cette "charmante" attention.

Il y en a donc pour tous les goûts et genres, au point de devoir parfois trier et classifier un peu pour pouvoir s'y retrouver (même si les Bonnes Gens n'apprécient guère de se retrouver avec une étiquette collée dans le dos).

Redcap
Le Redcap selon Dave Allsop.

Le Redcap, donc, est certes un Élémentaire, mais également une créature apparentée aux Goblins (qui sont souvent comparés aux Gobelins de par chez nous). Originaires de l'Albion (ancien nom du Royaume-Uni) et plus spécifiquement de l'Écosse dans les Lowlands et Highlands (en réalité il semble surtout vivre à proximité des frontières qui séparent l'Écosse et l'Angleterre), ces "charmantes" créatures sont, à plus d'un titre, infréquentables pour les humains. D'une part parce que ces derniers nous haïssent cordialement, d'autre part parce qu'ils ont pour moeurs de nous écrabouiller, défenestrer, empaler,... j'en passe et certainement pas des meilleures...

Le Redcap à la loupe :

Pour décrire un Redcap il faut d'abord se mettre dans le bon état d'esprit. Plus d'un conte a été altéré, "bonifié" et lissé pour le rendre abordable à un plus large public.

Imaginez que votre bon vieux nain de jardin au sourire jovial, visage rubicond et trognon bonnet pointu, se mette soudain à changer, comme sous l'effet d'un miroir déformant dont les propriétés inversent les caractéristiques... vous obtenez ainsi plus ou moins un Redcap.

Pour la suite, représentez-vous un être semblable à un vieillard de petite taille aux muscles noueux, ajoutez-lui des cheveux gris ainsi qu'une longue barbe (grise) tressée, faites que ses mains se terminent en griffes acérées, aiguisez les dents au point qu'elles soient assez proéminentes pour se frayer un chemin hors de la bouche. Admirez le rougeoiement sinistre de ses yeux. Vous avez devant vous un authentique Redcap !

La femelle est semblable au mâle, à la différence que cette dernière arbore fièrement une épaisse crinière rousse.

Redcap
Un Redcap plus ou moins conforme si l'on excepte la tenue et son arme peu "réglementaire" (par Andrew Felice).

La tenue du Redcap (hormis son éternel couvre-chef) serait, selon certains auteurs, composée d'une tunique en peau de mouton, d'un tartan - qui est une étoffe de laine à carreaux portée encore de nos jours par les clans d'Écosse. L'agencement des couleurs et des motifs permet de reconnaître de quel clan est le porteur du tartan (il existe plus d'une centaine de clans différents en Écosse) et ce dernier fait partie du fameux vêtement traditionnel appelé : "kilt" (porté depuis le XVIème siècle)... Mais je m'égare, revenons à nos Nutons... moutons pardon - des plumes d'oies, des bijoux de cuivre et d'étain. Il ne faudrait pas non plus omettre de parler de son armement : une lourde pique de fer (retenez bien ce détail), semblable à un bâton de marche renforcé, qu'il manie de la main gauche, et une paire de lourdes bottes de fer pour certains (dont le poids leur permet d'écraser leurs adversaires lorsqu'ils leur tombent sur le dos par surprise). Hormis ces charmants outils pratiques pour embrocher et broyer son prochain, le Redcap manierait parfois le targe (petit bouclier de fer de quarante centimètres de diamètre, souvent utilisé pour les combats rapprochés) et la claymore (épée qui existe sous deux formes : la première apparue au XIVème siècle est une épée à deux mains pourvue d'une large lame de cent centimètres de long pour trente sur la poignée, la seconde apparue vers le XVIIème siècle désigne une épée large semblable à un sabre à cause du "panier" qui sert à protéger la main de celui qui la manie. Vu le format du premier modèle, il est plus probable que le Redcap manie le second ; plus pratique pour porter à la fois l'épée et le bouclier).

Vous l'aurez vite compris : les Powries (autre terme pour désigner les Redcaps si vous avez suivi jusque là) sont taillés pour la guerre.

Ils furent autrefois, selon certains auteurs, une importante race guerrière au courage sans faille (allant parfois jusqu'à défier les Géants de la contrée). Leur combativité semble s'être atténuée au fil du temps. L'auteur Pierre Dubois (français de par ses racines, il est à l'origine d'un certain regain d'intérêt pour les créatures de l'Autre-Monde en France) semble déclarer que (bon, n'ayant trouvé aucune donnée pour étayer ses dires, je prend encore une fois l'information avec des gants) sous le règne d'Uther Pendragon, père d'Arthur, ils combattirent les Pictes (peuple celte demeurant dans l'actuelle Écosse et dont le nom aurait signifié : "hommes peints". Ils avaient en effet la réputation de se couvrir le corps de peintures de guerre bleutées avant d'aller au combat) et les peuples-serpents des lochs sombres. Ce serait seulement après la défaite de Culloden (avril 1746) qu'ils auraient disparus parmi les vieilles murailles, ne supportant pas l'occupation anglaise dont l'éclat des habits (uniformes rouges) leur montait à la tête.

Redcap
Christopher Burdett.

Pour éclairer un brin votre lanterne, voici un "court" résumé de la bataille de Culloden (je me rends compte que ce dernier est assez longuet, je préviens donc que les lignes qui vont suivre seront surtout une longue suite d'évènements historiques ; les amateurs du genre peuvent continuer à lire en toute quiétude, les autres peuvent passer directement au chapitre suivant).

Afin de vous situer dans le contexte, le prince Charles Édouard Stuart fut nommé en 1743 prince régent par son père Jacques François Stuart. Il lui conféra donc le droit d'agir en son nom.

Dix-huit mois plus tard, le prince mène ses troupes afin de reprendre les trônes d'Angleterre et d'Écosse pour son paternel. Le jeune monarque espère renforcer son armée, en obtenant le soutien d'une flotte française (commandée par Antoine Walsh). Il attendra en vain, étant donné que les navires seront dans l'impossibilité de naviguer après avoir été abîmés par une tempête... Il tentera également de rallier les clans des Highlands (dont l'aide se fera attendre selon les dires) avant de marcher sur Édimbourg (capitale de l'Écosse), qui rendra rapidement les armes.

En septembre 1745, le prince défait la seule armée gouvernementale anglaise à la bataille de Prestonpans. Fort d'une armée de six-mille hommes, il se décide à marcher sur Londres vers novembre. Poussé par ses conseillers, il se retire dans les Highlands, poursuivi aussitôt par le duc de Cumberland (fils du roi George II). La bataille de Culloden démarrera enfin !


Bataille de Culloden
La bataille de Culloden, par Mark Churms.

A l'entrée de ce conflit (qui relève plus de la boucherie sanglante que de la bataille ordonnée), le prince n'a déjà plus que cinq-mille hommes tandis que les forces du duc en dénombrent entre sept et neuf-mille. Le duc de Cumberland décide de mener lui-même ses hommes à la bataille ; c'est sous une pluie battante, sur un terrain inégal (devenu marécageux sous l'influence de l'élément liquide), que ce dernier entame les hostilités.

Les troupes du prince dont le moral était jusqu'alors au plus bas, reprennent du poil de la bête. Ces dernières ne peuvent compter que sur leurs forces, leur bravoure, leurs armes (haches, claymores) pour résister à l'ennemi anglais. Le terrain est parsemé de murets, ce qui permet aux unités de se cacher après chaque raid tout en narguant l'adversaire... en dévoilant un postérieur rebondi par exemple (fait qui semble authentique).


La stratégie princière est brouillonne - d'autant que les anglais se font une joie de les bombarder dès le début de la bataille avec l'artillerie, sous un feu nourri - et les clans des Highlanders se font décimer. Ils se mettent alors à charger de façon chaotique, tandis que les anglais passent aux grenades (primitives), qui font merveilles derrière les murets où s'abritent les troupes du prince. Quelques membres d'élite du monarque déchu parviendront cependant, sur l'aile gauche, à rejoindre les troupes du duc, mais ceux-ci se feront vite massacrer par les nouveaux fusils à baïonnettes et à douilles...

Écrasée et menacée par la cavalerie, les vestiges malmenés de l'armée de Stuart battent en retraite et seul un petit contingent de cavaliers irlandais empêche que cette dernière ne se transforme en débâcle...

Suite à cela, le prince Stuart verra sa tête mise à prix (trente-mille livres) et errera dans les Highlands durant cinq mois avec quelques compagnons d'infortune pour lui tenir compagnie.

Un navire français baptisé "L'Heureux" (avouez que l'ironie est mordante) le ramènera en France. Le prince y passera le reste de sa vie, en exil, pour sombrer peu à peu dans l'alcoolisme...

Il s'éteindra à Rome en 1788 et sera enterré à la cathédrale San Pietro de Frascati (Italie) où son frère, Henry Benoit Stuart, ordonnait sous le titre de cardinal-évêque.

À la mort du frère du prince, la dépouille de Charles Édouard Stuart sera transférée au sein de la basilique Saint-Pierre (détail croustillant : seul son coeur sera laissé dans la cathédrale).


Bataille de Culloden
Autre vue de la bataille de Culloden, par Graham Coton.

L'une des conséquences de ce bain de sang sera une répression d'une sauvagerie inouïe ; celle-ci vaudra d'ailleurs au duc de Cumberland le surnom de "Boucher" (Butcher Cumberland en bon anglais). Le duc ordonnera à ses hommes d'achever les blessés, les prisonniers et même les spectateurs (dites-vous qu'il y a toujours pire qu'un Redcap)...

Le massacre se poursuivra pendant plusieurs mois, au cours desquels plusieurs dizaines de milliers d'innocents seront massacrés. Les plus hauts gradés seront d'ailleurs jugés et exécutés plus tard à Inverness (la bataille de Culloden aura bien d'autres conséquences funestes ; si d'aventure vous désirez en savoir plus sur le sujet, je vous laisse le loisir d'ouvrir vos livres d'histoire).

Après cette énorme parenthèse, nous pouvons donc retourner au sujet que nous traitons.

Vie et moeurs du Redcap :

Faisons fi dès à présent du défilé de mode des songes et penchons nous sur la demeure de notre "ami" au bonnet rouge.

Le Redcap semble fortement apprécier les ruines isolées des Highlands, les donjons antiques croulants sous de sanglants secrets, les tours séculaires gorgées du sang des victimes qui s'est répandu à travers les siècles, voire encore les cryptes humides et glacées qui ont la réputation d'êtres hantées. Il est donc facile de déduire que cette créature a une nette préférence pour les endroits abandonnés (avec un passé sanglant en guise de garniture de choix).

Redcap
Un Powrie converti en bourreau par le talentueux Jean-Baptiste Monge.

Pour se distraire, les Powries usent de leur don de prophétie (de nombreux Élémentaires ont cette capacité. Si certains en usent pour prévenir les humains du danger, comme la Banshee, d'autres préfèrent s'en servir à des fin moins joyeuses) afin de prévoir les catastrophes qui vont s'abattre sur les humains. Ils s'en réjouissent alors par avance, organisant de bruyantes fêtes, où ils hurlent la joie qu'ils éprouvent à la perspective de ce futur malheur. Ils y "entonnent" (braillent) de vieilles ballades écossaises et jouent de la cornemuse jusqu'aux petites heures.

Le son de la cornemuse sous la terre annonce d'ailleurs l'approche des Powries. Celui qui parvient à entendre cet "orchestre" (au talent plus que discutable) pourra alors aller prévenir la ville voisine qu'un grand désastre sera à prévoir.

Hormis leur don de divination et leur goût prononcé pour la "bonne" musique, les Powries seraient doués pour les arts de la forge ; ils sonrt aptes à créer n'importe quel bel ouvrage des temps anciens. C'est sans doute la raison pour laquelle ils sont parfois confondus ou associés aux Nains (la pilosité faciale y est probablement aussi pour quelque chose).

Redcap
Représentation originale du Dunter (notez le détail des faucilles) par Alex Baranov.

Maintenant que vous savez à quoi ressemble un Redcap (ainsi que l'aspect de sa demeure), il serait peut-être temps que vous sachiez la raison qui le pousse à assassiner les voyageurs de passage.

Le fait que le chapeau du Redcap soit mentionné à de multiples reprises n'est pas anodin. En effet, ce dernier permet à cette tortueuse créature de survivre d'une manière bien étrange (et sinistre).

Les Powries attendent qu'un voyageur inconscient explore les ruines qui leurs servent de demeure (oui ces êtres aux modestes proportions vivent en clans et agissent donc le plus souvent en groupe), puis l'expédient ad patres ("auprès des ancêtres") via diverses méthodes : transpercer les chairs à l'aide de longues piques de fer, pousser du haut d'une tour ou, grand classique maison, écraser sous d'énormes rochers (ai-je oublié de préciser que les Powries sont également pourvus d'une force hors du commun ?).

Une fois le malheureux flâneur passé de vie à trépas, les petits félons enlèvent leurs couvre-chefs qu'ils trempent alors dans le sang, encore chaud, de la victime, afin de les gorger du liquide vermeil (le nom Red-cap : "chapeau rouge" prend donc tout son sens).

Les Powries doivent d'ailleurs tuer des humains de manière régulière, pour raviver le chatoiement de leurs coiffes. Si par "malheur" le sang imbibant le chapeau vient à sécher ou s'évaporer, le Redcap s'étiolera, se fanera, puis périra.

Une fin sinistre pour une créature qui l'est d'autant plus...

Redcap
Un Redcap assez macabre (ou dépressif au choix) par Alexandra Wood.

Se garder du Redcap :

S'il vous arrive un jour, durant vos pérégrinations, d'explorer les castels des Lowlands, il serait bon que je vous prodigue quelques conseils pour vous permettre de revenir en une seule pièce de votre voyage...

La première erreur à ne pas commettre lorsque l'on croise un Redcap c'est de courir... malgré tout le barda qu'il transporte, il reste malgré tout très rapide. Battre à la course un Redcap est donc supposé humainement impossible.

Oubliez cette fois le fait que les Élémentaires craignent et haïssent le fer - Pour certains auteurs, le fer agirait comme un poison sur eux. Je pense au contraire qu'il s'agit plus de la symbolique de l'homme qui transforme le fer ; donc, modifie le naturel pour créer l'artificiel. Ce minerai "innocent", altéré par la main de l'homme, incarnerait un rappel constant et détestable, que l'humain s'est éloigné pas à pas de la nature, donc des Élémentaires qui autrefois étaient vénérés - même si cette règle reste applicable pour la plupart des autres.

Dans le cas du Redcap, ça ne marchera tout simplement pas (raison pour laquelle je vous avais demandé de retenir que ce dernier possédait un bâton accompagné de bottes de fer) et vous risqueriez surtout de lui donner un moyen supplémentaire pour vous étriper.

Redcap
Un Powrie moderne par Bosch Lopper.

Il est dit que le meilleur moyen de faire fuir le Redcap (à mon grand dam), est de lire certains passages de la bible à haute voix : le vicieux adversaire poussera alors un cri strident avant de disparaître, laissant derrière lui une de ses dents (ou parfois un de ses ongles) que l'on pourra toujours emporter en guise de souvenir. Il est à garder en mémoire qu'ils craignent le crucifix et la croix des gardes d'épées (je suppose qu'il sera plus commode pour vous d'embarquer le crucifix...).

Les illustres Redcaps :

"Lord Soulis he sat in Hermitage castle.
And beside him Old Redcap sly ;
" Now tell me, thou sprite, who art meikle of might,
The death that I must die ?"

" While thou -shalt bear a charmed life.
And hold that life of me,
'Gainst lance and arrow, sword and knife,
I shall thy warrant be."

- Walter Scott.

Traduction :

"Lord Soulis s'est assis sur le trône de château Hermitage
Et derrière-lui un vieux Redcap rusé ;
Maintenant dites-moi, vous l'Elfe qui tisse les grandes puissances,
De quelle mort dois-je périr ?"

"Tandis que vous vous dirigerez vers une vie charmante
et tiendrez cette vie qui est mienne,
Contre lance et flèche, épée et couteau,
Je devrai me garder."
- Walter Scott.

Redcap
Illustration d'Alex Baranov (encore une fois).

Robin le Redcap et William de Soulis :

Le plus illustre de ces sournois Élémentaires, répond au doux nom de Robin (le Redcap). Ce nom est malheureusement sans grand rapport avec celui de l'espiègle Robin Goodfellow (qui a servi de modèle pour le personnage de Puck dans une célèbre pièce de William Shakespeare : "Le songe d'une nuit d'été" ; mais ça, c'est une toute autre histoire).

Robin Redcap était aussi malfaisant que son complice, le tristement célèbre seigneur William de Soulis. Je vous offre d'ailleurs plusieurs textes sur ce mythe, afin de vous permettre de vous faire votre propre opinion sur le sujet.

La scène se déroulait en 1814 sur les terre du seigneur William de Soulis. Le seigneur local était dépeint comme un cruel tyran, sorcier et amateur des arts noirs à ses heures. On suppose que ce dernier s'était fait des ennemis puissants à force de malmener ses gens ; raison qui le poussa à faire fortifier le château d'Hermitage en utilisant tous les moyens possibles, tous les matériaux à sa disposition (naturels ou non). Il avait d'ailleurs sous le coude, en tant que lieutenant et conseiller, un Redcap qui se prénommait : Robin Redcap. Sous les conseils "judicieux" (si vous êtes amateurs de cruauté gratuite) de Robin Redcap, sire William apporta la ruine et le malheur sur son propre domaine. La population lassée (excédée) par ses abus, rassembla torches et fourches afin d'exposer "aimablement" leur point de vue à leur bon seigneur... William de Soulis fut embarqué au Ninestane Rigg (un cercle de pierre) pour y être ébouillanté jusqu'à la mort (il est mentionné que ce dernier ne pouvait être tué par des armes de fer ; je suppose donc que les sujets de William avaient trouvé une solution adéquate à cet épineux problème).

Redcap
Magnifique représentation du Redcap par Kieron McGuire.

L'illustre Walter Scott (pour ceux qui ne le connaissent pas, il s'agit d'un écrivain et poète du XIXème siècle. Il est reconnu pour sa prose dans toute l'Écosse, où il est surnommé le "Magicien du Nord". Figure de proue du romantisme britannique, il est principalement réputé pour avoir publié des textes anciens ou appartenant à la tradition populaire) nous décrit la situation ci-dessous avec force détails. Lisez donc plutôt :

"Tradition proceeds to relate, that the Scotish king, irritated by reiterated complaints, peevishly exclaimed to the petitioners," Boil him, if you please, but let me hear no more of him." Satisfied with this answer, they proceeded with the utmost haste to execute the commission, which they accomplished by boiling him alive on the Nine-stane Rig, in a cauldron said to have been long preserved at Skelf-hill, a hamlet betwixt Hawick and the Hermitage. Messengers, it is said, were immediately dispatched by the king, to prevent the eft'ects of such a hasty declaration ; but they only arrived in time to witness the conclusion of the ceremony."
- Walter Scott (1802).

Traduction :

"La tradition mentionne que le roi d'Écosse, irrité par les sempiternelles plaintes (à l'encontre de Lord Soulis), déclara aux pétitionnaires : - Ebouillantez-le, si ça vous chante, mais ne me parlez plus de lui." Satisfaits par cette réponse, ils procédèrent avec la plus grande célérité pour exécuter leur besogne, qu'ils accomplirent en ébouillantant Lord Soulis tout vif sur le cercle des neuf pierres de Rig (un cercle de pierres situé dans l'est de la région de Lothian en Écosse), dans un chaudron qui aurait été longtemps préservé à la colline de Skelf, un hameau situé derrière Hawick et le château d'Hermitage. Il est dit que des messagers furent envoyés en grande hâte par le roi pour empêcher que son discours hâtif ne porte ses fruits ; mais ils n'arrivèrent qu'à la fin de cette cérémonie."

Après ce ravissant texte de littérature d'Albion (ancien nom de la Grande-Bretagne pour rappel), nous pouvons passer à des faits plus... historiques. Le triste sire William de Soulis (qui aurait vécu au XIXème siècle) semble avoir été créé par l'auteur cité plus haut (suivez un peu que diable !). Il existe effectivement dans l'histoire un certain William II de Soules, seigneur de Liddesdale, durant le début du XIVème siècle (ça fait une sacré différence n'est-ce pas ?). Ce dernier aurait servi sous les ordres du roi Edouard 1er d'Angleterre avant de retourner sa veste (en faveur du camp écossais) lors de la bataille de Bannockburn (une bataille importante durant la première guerre d'indépendance de l'Écosse, où ce fier peuple triompha des anglais) en 1314.

C'est en 1320 qu'il fut accusé de haute trahison contre le roi Robert de Bruce (souverain du peuple écossais) et emprisonné au château Dumbarton où il périt en 1321 dans d'étranges circonstances...

Redcap

Ce personnage au passé mouvementé n'est par-contre pas le seul à avoir servi d'inspiration pour créer le retors William de Soulis. En effet, le sieur Ranulf de Soules (ou Randolph) né en 1150 et mort en 1207, assassiné par ses serviteurs, semble être un personnage dont l'histoire a fortement inspiré Walter Scott dans son processus de création (mais là je prend cette information avec des pincettes).

Toujours est-il que la fusion de ces deux personnages hauts en couleurs a donné naissance à un sombre individu littéraire, qui fait désormais partie du folklore écossais. Il est d'ailleurs dit que Robin Redcap peut encore être entrevu au château d'Hermitage, gardant jalousement son trésor (ledit château est ouvert au public tous les étés pour ceux que ça tente).

Le Redcap du Pertshire :

N'allez pas croire que tous les Powries sont malfaisants, loin de là. Il existe dans le Perthshire (un ancien comté de l'Écosse du nord) un Redcap doux et pacifique. Il vit seul dans une chambre tout en haut du château de Grantully. Le voir ou l'entendre est un présage de bonne fortune.

En Belgique (dans les Flandres) ainsi qu'en Hollande, il existe un Élémentaire comparable (de très loin par temps de brouillard) au Redcap : le Kabouter. Ce dernier, associé au Gnomes, est un peu l'antithèse des Powries (plus associés aux Brownies ; sorte de petits Élémentaires écossais qui veillent sur la demeure qui leur est attachée).

Il existerait également une variété de Bonnets Rouges suisses : d'aimables servants attachés aux chalets mais qui furent chassés par les capucins (ou frères mineurs capucins ; sorte d'ordre religieux catholique. Ils se caractérisaient souvent par une robe de couleur marron ainsi qu'une longue barbe et prêchaient, selon les dires, la pauvreté).

Redcap
Étude de divers gobelinoïdes (dont le Redcap).

Conclusion :

A l'heure actuelle, le Redcap est bien souvent méconnu dans nos régions. Détaillé de temps à autre dans un jeu de rôle (Donjons et Dragons) ou jeu de cartes (Magic the Gathering), entraperçu dans la littérature (la saga de R.A. Salvatore "DemonWars" où le nom de Powries est employé), survolé dans les comics américains (le troisième tome de la série Hellboy contient une nouvelle appelée : "Bottes de fer"), il reste insaisissable dans notre monde moderne...

Bref, le Redcap n'est pas vraiment la créature la plus populaire de la fantasy.

En Écosse il reste un élément indissociable du folklore et demeure dans le coeur de la populace. J'ose espérer qu'avec le temps l'animosité qu'ils ont pour nous diminuera, peut-être lorsque nous-mêmes serons moins enclins à la violence et aux bains de sang...

Idraemir

mardi 19 mars 2013

La Huldre

Qui n'a jamais rêvé de parcourir les immenses forêts de Norvège, baignées de brume alors que l'éclat de l'astre du jour la pare de chaudes couleurs matinales ? Qui n'a jamais rêvé de flâner aux abords des grands lacs de Suède, pareils à de gigantesques miroirs bleutés aux profondeurs insondables ? Qui n'a jamais rêvé de contempler les vénérables montagnes d'Islande, où chaque creux, chaque vallon semble dessiner le visage affable et creusé de rides d'une titanesque entité chtonienne aussi vieille que le temps lui-même ?

Bref, qui n'a jamais rêvé de contempler les terres du nord encore sauvages et indomptées ? Pourtant, explorer ces contrées n'est pas sans danger.  Le péril n'est pas toujours évident et clairement marqué. Parfois il peut adopter des formes plus élégantes, dans le but, on ne peut plus explicite de séduire la victime.

Trolls avec une princesse kidnappée
Peinture de John Bauer (1915).

Souvenez-vous de cet Élémentaire aux proportions de Géant (le Troll), et souvenez-vous surtout du nom d'une créature que j'ai soigneusement évité de vous décrire... Les souvenirs vous reviennent ? Et oui, il s'agit effectivement de la Huldre. Cette créature est fort méconnue dans nos contrées, mais assez populaire dans la plupart des pays nordiques. Il semble que cette dernière possède plusieurs formes et caractéristiques, au point que les données à son sujet semblent parfois se contredire et s'emmêler pour former un joyeux fatras (comme avec la plupart des créatures mythiques me direz-vous). C'est donc avec grand plaisir que je vais vous plonger dans cet amas inextricable d'informations, afin de mieux comprendre cette séduisante Élémentaire.

La Huldre, description générale :

La plus jolie fille du bord de l'eau
Chante si doucement l'amour au printemps
Mais as-tu entendu la plainte glacée de sa voix en hiver.
- Einar Talbarskjelve.

Pour ceux que ça intéresse, il ne semble  pas y avoir de traces précises d'Einar Talbarskjelve dans l'histoire. Par-contre, il existait un certain Einar Tambarskelve (la différence semble minime je sais) qui aurait été un seigneur politicien norvégien influent au XIème siècle. Le poème cité plus haut est peut-être issu d'un ouvrage intitulé : "Norske Folkeviser" cependant, il semble qu'une oeuvre du même nom soit apparue en 1852 sous la plume de Magnus Brostrup Landstad (un pasteur norvégien, compositeur de cantiques, collectionneur de textes, récits et objets du folklore norvégien).

Après cet instant de poésie secondé par une lourde explication sur son possible auteur, penchons nous sur le cas qui nous intéresse...

Huldre
Illustration de Irene D.M.

La Huldre appelée également Huldra (en anglais), Skogsra voire Skogfru (la traduction de son nom signifie littéralement : "la femme des forêts" ou "l'épouse des forêts") est un Élémentaire originaire des contrées nordiques. Certains auteurs voient cette créature comme une dangereuse séductrice, qui hante les forêts à la recherche d'hommes à séduire, dans le but de garantir sa liberté (j'y reviendrai plus tard) ou plus simplement pour lui aspirer la vie. Elle semble avoir comme mode opératoire, d'apparaître soudainement hors de la pluie et du brouillard, amicale et séduisante, au point qu'aucun homme ne peut résister à ses charmes (détail contemporain amusant : durant la saison touristique principale pendant l'été, une actrice s'habille comme la Huldre afin de donner vie à la légende).
 
Pour décrire la Huldre, il faut imaginer une femme splendide (souvent  avec une chevelure rousse ou blonde) mais, possédant une longue queue de vache, qu'elle dissimule à grand-peine derrière une jupe, afin que sa victime ne se doute de rien. Hormis celles qui subtilisent l'énergie vitale de leurs proies, certaines Huldres se mettent en tête d'épouser la personne qui ciblent leurs attentions, le but étant de pouvoir se marier dans une église, ce qui lui permettra de faire tomber sa queue, pour qu'elle devienne humaine. Cette partie de la légende semble tardive (et fortement teintée de catholicisme), elle fait référence à un mythe qui décrit les Élémentaires, comme des êtres dénués d'âme. Toujours en accord avec ce mythe, ces derniers essaieraient par tous les moyens de devenir mortels, afin d'obtenir l'âme tant convoitée...

Huldre
Représentation de la Huldre (notez que le creux dans le dos a été modifié).

Pour ma part, je ne vois là qu'une tentative de plus de la part de l'église, pour décrédibiliser les mythes et légendes, symboles d'anciennes religions (concurrentes), montrer leur "supériorité écrasante" sur ces derniers, voire même se les approprier et les ranger sous la bannière de leur propre foi...

Mes propos peuvent sembler rudes à l'encontre du culte catholique et pourtant,cet exemple flagrant n'est ni le premier, ni le dernier parmi une gigantesque myriade de légendes, contes, mythes, textes,... remaniés dans le seul but d'aider ou glorifier leur cause.

Cependant, il ne faut pas s'imaginer que toute légende se retrouve altérée ou déformée. En grattant un peu la couche apparente, il est possible de dénicher quelques précieux éléments comme celui qui va suivre.

Pour l'amour d'une Huldre :

Dès Vetrnaat (approximativement lorsque les grands froids commencent dans le nord), les Huldres sont dehors...

C'est à la fin des beaux jours, aux premiers colchiques, que les Huldres s'extirpent de leurs tertres et rôdent par les campagnes, en lisière des bois, auprès des ruisseaux, en quête d'un mortel (il semble qu'il existe des versions masculine de la Huldre) ou d'une mortelle à marier.

Les Huldres sont plaisants à regarder et plus d'un damoiseau, plus d'une damoiselle, se sont laissés charmer à leurs risques et périls ! Entendons-nous bien, ce n'est pas que se mettre en ménage avec l'une d'elles (avec l'un d'eux) n'apporte que malheur. Ce serait mentir. Les Huldres peuvent se montrer tendres et aimants. Mais passer toute une saison enfermé nez à nez avec son semblable est déjà si compliqué, alors pensez donc en compagnie d'une Alf !

Certains cependant ont réussi cet exploit. Mais ceux-là devaient vraiment s'aimer (notez que dans un couple humain "standard" c'est un peu pareil). On prétend que la Huldre est plus exigeante encore que le Huldre : le beau Gudbrand Endrelo l'apprit à ses dépens.

Huldre

Gudbrand s'enorgueillissait d'être non-seulement un coq du village mais également de tous ceux des alentours. Il n'avait qu'à claquer des doigts et toutes les filles accouraient de partout se jeter à ses pieds.

"- Et je n'ai qu'à ramasser ! Se marier ! En choisir une seule pour toujours ! Toutes les autres iraient se pendre ou se noyer par chagrin d'amour !" Aussi il préférait se partager au jour le jour (quelle "générosité")... chacune son tour !

Par une claire matinée de septembre, il était assis, tout seul, le chapeau posé sur l'oreille à se tailler une flûte dans une branche de sureau. Occupé par son travail, le beau galant n'avait pas vu la jeune fille approcher. Il ne l'avait pas vue enrouler sa queue de vache sous le cotillon, ni délacer avantageusement le haut de son corselet, ni mordre ses lèvres pour montrer une bouche plus rouge. Tout attentif qu'il était à essayer les notes du flûtiau, aussi il sauta en l'air quand le rire le surprit.

"- C'est fort joli, dit-elle, mais prête-le-moi, je vais te montrer comment en jouer." A peine a-t-elle lancé une bouffée de trilles dans l'air que le coeur de Gudbrand bat comme il ne l'a jamais fait auparavant. Son être ne vit désormais plus que pour cette demoiselle de qualité aux doigts fuselés, au teint si frais, aux cheveux si dorés. Tant pis pour toutes les autres ! Elles iront se pendre, elles iront se noyer ! Cette belle inconnue, il veut l'épouser... Il ne pense pas un seul instant qu'elle pourrait exiger de lui certaines conditions. Cependant, elle le fait.

"- La première condition : jusqu'au jour du mariage, tu ignoreras qui je suis.

- La seconde condition : à personne de ton entourage, ni de près, ni de loin, tu ne parleras de nos fiançailles.

- Et enfin la dernière : tu ne chercheras pas à me revoir avant la Fyribod (ancienne fête nordique marquant le début de l'hiver)."

Jamais on ne lui avait imposé autant d'exigences. Mais il est tellement amoureux qu'il promet.

"- Si tu tiens promesse, alors je serai tienne." Sur ces bonnes paroles, elle lui rend sa flûte et disparaît en un instant dans le bouquet de sureau, repartie comme elle était venue.

Huldre
Illustration originale de Linnea Guldbrand.

Aussitôt Gudbrand s'empresse de crier à qui veut l'entendre sa bonne fortune. Il s'en va le clamer par tout le village et de ferme en ferme, fanfaronnant sur tous les toits de la façon la plus grossière qui soit qu'il est fiancé à une demoiselle aussi richissime que belle, propriétaire de châteaux et de terres, d'immenses forêts et de bestiaux par centaines. Il devient si arrogant qu'il ne fait plus rien de ses dix doigts sinon les accrocher aux revers de son gilet en se pavanant dans les cabarets, aussi rengorgé qu'un paon (c'est ce qui s'appelle vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué). Il y paie des tournées et invite chacun à la noce. Une noce en grandes pompes avec un carrosse tiré par douze chevaux empanachés, avec une procession de valets de pied coiffés de tricornes galonnés, de musiciens, toute une procession de cuisiniers qu'il ferait venir de la ville pour préparer le festin qui durerait six jours !

Bien sûr il ne tient pas plus compte de la première condition que de la seconde et, lorsqu'il n'est pas sur les chemins à se vanter, il bat la campagne à la recherche d'un manoir où elle pourrait se cacher.

Huldre
Une Huldre et un Troll par Svetlana Sever.

il a beau la chercher, pas moyen de la trouver ! Qu'importe, c'est aujourd'hui la Fyribord, pas besoin de s'inquiéter, elle doit déjà battre la semelle depuis l'aube, sous le sureau, énamourée et impatiente de le voir arriver. Et si sous le sureau il n'y a encore personne, c'est sans doute qu'elle s'est attardée devant le miroir à se parer (qu'elle "belle" image de la femme ce jeune-homme semble avoir...) ; aussi, pour passer le temps, le galant sort de sa poche le flûtiau, l'embouche et se met en jouer.

Mais le son meurt dès qu'il souffle dedans, les notes retombent fanées, la flûte desséchée. Ça couine, ça grince, ça pleure...

"- Bien fait ! crie alors une voix à côté. Gudbrand le vantard ! Gudbrand le parjure ! Gudbrand le menteur !"

Les cheveux du fier-à-bras se dressent sur sa tête lorsqu'il aperçoit sa belle promise en train d'émerger des buissons, le visage ravagé par la colère, les yeux emplis d'éclairs et ses longues tresses dorées qui se dressent et sifflent (si l'une d'entre-vous réussit cet exploit, serait-il possible de m'en faire la démonstration ?) comme le font les serpents.

"- Misérable Gudbrand, ton coeur est aussi desséché que ta flûte. tu n'es pas digne de moi !

- Bah ! C'est toi qui me regretteras ! crâne encore le fantoche vexé. Des filles pareilles à toi j'en ai au moins une douzaine pour chacun de mes doigts !

- Mais elles ne sont pas Huldres comme moi et de cela tu te souviendras !"

A peine la Huldre a t-elle achevé ses paroles, qu'elle extrait du dessous de ses jupes et jupons, sa longue, longue queue de vache et, s'en servant à la façon d'un fouet, frappe Gudbrand à toute volée. Si fort qu'il est tombé par terre et qu'il y est resté.

Après cette fin tragique (surtout pour le jeune homme), nous pouvons déjà constater que les Huldres ne sont pas forcément les monstres sans cesse en quête de vitalité dépeints plus haut. Maintenant que cette petite légende  nous a offert une scène un tout petit peu moins sinistre que la précédente, nous allons dans la joie et l'allégresse passer à la suite du programme.

Huldre
 Splendide illustration de Catherine Langwagen.

Ces Illustres conteurs :

Certains illustres folkloristes se sont penchés sur le cas fascinant de la Huldre afin de préserver cette connaissance du passé. Deux d'entre-eux sont entrés dans la légende pour leur fantastique travail dans ce domaine, je veux bien entendu parler des frères Grimm (Jacob et Wilhelm pour les intimes). Ces deux philologues (étude de la linguistique historique à partir de documents écrits) de la fin du XVIIIème siècle, ont passé une grande partie de leur existence à collecter et préserver les contes en provenance d'Allemagne ou parfois des pays nordiques. Les oeuvres qui sont restées dans les mémoires au fil des ans sont surtout celles qui répertoriaient une impressionnante collection de contes pour "enfants" (je met le terme enfants entre guillemets, pour la simple raison que lire ces contes à votre progéniture, sera bien la dernière chose qui vous viendrait à l'esprit tant ces derniers sont parfois crus et sanglants... bien entendu les versions que vous avez souvent sous les yeux sont édulcorées pour ne pas trop traumatiser vos chères têtes blondes). je puis vous citer par exemple : "Hansel et Gretel" (qui n'a franchement rien à voir avec le film du même nom), "Blanche-Neige", "Le Petit Chaperon Rouge", "Raiponce", "Les trois cheveux d'or du diable" et bien d'autres (il en existe plus de deux cents traduits par leurs soins).

Une autre pointure plus méconnue sous nos latitudes est à retenir : Peter Christen Asbjørnsen. Ce sympathique écrivain, naturaliste (et folkloriste tant qu'à faire) du début du XIXème siècle, a consacré sa vie à parcourir la lande afin de dénicher tous les contes, légendes et traditions orales auprès des marins et paysans du cru, afin de les préserver, en les couchants sur le papier. L'un de ses ouvrage s'intitule au passage : "Contes norvégiens de la Huldre" (ouvrage qu'il m'est pour le moment impossible de trouver malheureusement hormis quelques possibles extraits que j'ai pu traduire).

Il ne faut pas oublier par-contre, nichés entre ce trio de géants du folklore, tous les autres auteurs, conteurs, folkloristes et naturalistes qui ont contribué à préserver les mythes de ce sympathique Élémentaire, pour en faire autre chose qu'un épouvantail que l'on agite pour effrayer les gens aux moeurs légères mais, nous ne ferons appel qu'à ces trois là principalement pour les extrait qui vont suivre.

Huldre

Extrait 1 :

"Of still more weight perhaps are some Norwegian and Danish folk-tales about a wood or mountain wife Hulla, Huldra, Huldre, whom they set forth, not as young and lovely, then again as old and gloomy. In ablue garment and white veil she visits the pasture-grounds of herdsmen, and mingles in the dances of men; but her shape is disfigured by a tail, which she takes great pains to conceal. Some accounts make her beautiful in front and ugly behind. She loves music and song, her lay has a doleful melody and is called huldreslaat

In the forests you see Huldra as an old woman clothed in gray, marching at the head of her flock, milkpail in hand. She is said to carry off people’s unchristened infants from them. Often she appears, not alone, but as mistress or queen of the mountainsprites, who are called huldrefolk."
- Grimm.

Traduction :

Il existe des légendes norvégiennes et danoises à propos d'une épouse de la montagne ou des bois : Hulla, Huldra, Huldre. Vêtue d'un habit bleu et d'un voile blanc elle rend visite au bergers dans les pâturages, et se mêle à la danse des hommes ; mais sa forme est défigurée par une queue, qu'elle a grand-peine à dissimuler. Certains comptes-rendus font d'elle une beauté de face et une horreur de dos. Elle aime la musique et le chant, son chant est une mélodie triste appelé : Huldreslaat.

Dans les forêts la Huldra apparait comme une vieille femme vêtue en gris, marchant à la tête de son troupeau, son seau à lait à la main. Il est dit également qu'elle enlève les enfants des parents non-convertis (au christianisme). Elle est rarement seule et est souvent considérée comme une maîtresse ou une reine des Elfes de montagnes, qui sont appelés : Huldrefolk.
- Grimm.

Huldre
Illustration de Karin Bogdanić.

Extrait 2 :

"In Germany, they were known as holden, after Holda, and elves too were thought to congregate near springs and lakes."
- Grimm.

"They were also known to dance and feast under stones raised upon pillars on Christmas night." 
- McCulloch.

En Allemagne, elles sont connues sous le nom de Holden, Holda et Elfe également. Elles sont censées se rencontrer près des lac et des chutes d'eau.  - Grimm.

Elles semblent également aimer danser et festoyer sous les pierres levées (des menhirs probablement) durant la nuit de Noël. - McCulloch.


La Holda
La Holda par Desirée Isphording.

Après lecture de ces deux extraits (traduits et remaniés histoire de vous rendre ça plus digeste) nous avons déjà une vision plus variée de cette charmante créature. Je rajouterai à cela quelques données de divers auteurs afin de clarifier les choses.

Tout d'abord, la Holda citée plus haut, était vue par Jacob Grimm, comme la maîtresse du filage et des animaux domestiques. Elle semblait également être associée à l'hiver, aux Sorcières ainsi qu'à la Chasse Fantastique. Cette entité semble donc d'une certaine manière liée au Huldres.
 
Les Huldres à la loupe :

Pour en revenir aux Huldres (aussi appelées : Hylda, Skogsrå ou Skogfru), son nom dérive d'une racine qui signifie : "couverte" ou "secret". Les auteurs s'accordent sur le fait qu'ils sont dotés d'une longue queue de vache (parfois de renard, peut-être un ajout tardif pour symboliser la notion de ruse) qu'ils dissimulent sous leurs vêtements. D'autres ajoutent qu'ils possèdent un étrange creux dans le dos (dissimulé également par les vêtements). Il existe selon certains une version mâle de la Huldre, beaucoup moins gracieuse que cette dernière et dotée de traits agréables mais plus rustiques. Hormis ces charmantes caractéristiques physiques, la plupart des folkloristes s'accordent également sur le fait que les Huldres adorent jouer de la musique (ils s'y livrent souvent la nuit). La Huldre slaat est monotone, répétitive ; les sons réguliers, sourds et caressants fascinent et attirent ceux qui l'entendent.

Huldre
Variante de la Huldre (notez la queue de renard).

Au niveau de la tenue, ces derniers portent les habits traditionnels des paysans de jadis. Un manteau rouge ample afin de cacher les divers "défauts" aux yeux de tous et un chapeau (qui confère le pouvoir d'invisibilité à son porteur) pour les hommes. Une longue robe, bleue, verte ou blanche, serrée à la taille par une ceinture rouge et des bas qui montent haut sur la cuisse pour les femmes. Sans oublier la coiffure, qui fait en sorte que ses tresses très épaisses retombent au bas du dos et son fichu, noué sur la nuque qui la rend invisible.

Pour ce qui est des origines des Huldres, les avis sont partagés... certains les voient comme la femelle des Trolls (ce qui rend caduque la version selon laquelle il existe des Huldres mâles), ce qui est la théorie la plus populaire dans le domaine. D'autres avancent que la Huldra est une fille des Liósálfar (Elfes de lumière) qui aurait perdu son rayonnement, en se retirant dans la pénombre des brumes et des terriers, mais, contrairement au Troll, cette dernière ne craint ni le soleil, ni la religion (les Trolls éprouvent plus une haine viscérale pour les chrétiens au lieu de les craindre), même si elle perd sa queue en rentrant dans une église (il est mentionné au début de cet article que c'est le fait d'épouser un chrétien qui fait tomber cette queue, il m'est cependant impossible de savoir qui a raison dans l'histoire).

Il faut également savoir que les Huldres se distinguent en plusieurs espèces ou genres. Les Skogsrå ou Huldres sont associés à la forêt,  les Bergsrå aux montagnes, les Sjörå à l'eau vive et les Havsrå ou Havsfrun (ce qui signifie : "la fille des mers" ou "l'épouse des mers") à l'eau salée (ces dernières seraient d'ailleurs très similaires aux sirènes de l'Odyssée d'Ulysse).

Havsfrun
Représentation de la Havsfrun par Jona Lajla.

Si les Huldres sont principalement citées en Norvège, il est également possible d'en trouver la trace en Islande (les Huldufólk) et sans doute en Suède en creusant un peu. Le Huldrefolk, le "peuple caché" a enfoui son royaume au coeur de ces nations en le dissimulant derrière les brumes, sous les tertres, les collines les montagnes et au fin-fond des forêts touffues. Ceux qui en ont épousé et ont pu visiter leur domaine, en sont revenus avec des descriptions émerveillées, car les Huldres utilisent une partie de leurs richesses, afin de construire de vastes cités souterraines à l'aide de pierres et de métaux précieux.

A l'écart de ces gigantesques métropoles, les Huldres construisent également des habitations un peu partout dans la campagne où il est fortement peu recommandé d'y bâtir sa maison. l'impudent qui n'en tiendra pas compte, verra sa maison brûlés dans le meilleur des cas, broyée par un Troll dans le pire...

Conclusion :

Huldre

Ce voyage en terres nordiques nous a fait approcher une entité qui use de ses charmes pour obtenir de nous ce qu'elle désire le plus, ou plus simplement pour lier son existence à la nôtre. Peut-être l'incarnation de la connexion que nous avions avec la nature et que nous avons perdu, trop occupés à nous vautrer dans notre petit confort douillet. Peut-être que cette dernière tente par le biais de cet Élémentaire de nous relier à nouveau à elle pour ne faire plus qu'un comme jadis. Qui sait ?

Toujours est-il que le souvenir des Huldres a été préservé par des générations de folkloristes et que bien malgré-moi, je me joins à cette chaîne sans fin de passation de connaissance... Et vous ? Serez-vous également un maillon de cette chaîne ?

Idraemir