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mardi 14 juin 2011

La Banshee ou le funeste présage

L'Irlande est réputée pour être encore à ce jour fertile en contes traitant de spectres, apparitions et fantômes variés. L'un de ces esprits en particulier, semble retenir l'attention du profane par ses complaintes lancinantes... Je parle bien-sûr de la Banshee.

Gravure assez courante de la Banshee.

La Banshee (ou Banshie) est également appelée Bean-Nighe, Bean-Chaointe ou Bansid, qui peut se traduire par "Femme du Sid" (nom celto-irlandais de l'Autre-Monde, désigne également les tertres sous lequel se réfugièrent les Tuatha Dé Danann après avoir été vaincus par les actuels habitants de l'Irlande).


La Banshee (au risque de me répéter), est un esprit féminin de l'Irlande mais, également de l'Ecosse, qui accompagne l'infortuné défunt vers l'Autre-Monde. C'est également un esprit gardien qui s'attache à certaines familles de noble naissance afin de leur annoncer la mort prochaine de ses membres par de lugubres lamentations (on a connu plus joyeux comme faire-part de décès)...



Lorsqu'un des membres de la famille qui est liée à elle va périr dans les jours qui suivent, la Banshee apparaît autour du manoir et erre tristement en poussant des cris et des gémissements à glacer le sang (que n'importe qui dans les environs peut-entendre).


Walter Scott rapporte une histoire qu'il a découvert dans les mémoires manuscrites
de lady Franshaw :  

"Son mari , sir Richard, alla un jour avec elle, visiter un de leurs amis qui habitait un vieux château féodal en Irlande. Ce château était entouré de fossés. A minuit, lady Franshaw fut réveillée par un cri affreux; elle regarda autour d'elle et aperçut, à la clarté de la lune, la figure et le haut du corps d'une femme penchée sur la croisée. L'élévation du bâtiment et la profondeur des fossés lui firent juger que l'être qu'elle apercevait ne pouvait pas appartenir à ce monde. Ses traits étaient ceux d'une jeune femme, belle mais très pâle, avec des cheveux d'un beau roux. Ils étaient en désordre et ses vêtements lui semblèrent antiques. Au bout de quelques instants, l'apparition disparut en poussant deux cris semblables au premier.



Le lendemain matin, lady Franshaw, encore tremblante, raconta à son hôte ce qu'elle avait vu; elle le trouva plus disposé à la croire qu'elle n'eût pu s'y attendre. Un proche parent de ma famille, lui dit-il, est mort cette nuit dans ce château. Nous vous avions caché cet évènement, pour ne pas troubler la bonne réception que nous voulions vous faire. Toute les fois qu'un pareil accident doit arriver dans notre famille ou dans ce château, l'esprit que vous avez aperçu se montre et fait retentir la maison de ses lugubres clameurs. On croit que c'est le spectre ou le fantôme d'une jeune fille, de condition humble, qu'un de nos ancêtres épousa et qu'il fit précipiter ensuite dans les fossés de ce château, voulant effacer ainsi ce qu'on lui reprochait comme un déshonneur pour la famille."


En analysant ce texte, on peut voir l'évolution de la plupart des mythes celto-irlandais passant de l'esprit de la nature (Elementaire) à celui d'âme errante. La Banshee est parfois associée à la Lavandière de nuit, qui apparaît à ceux qui vont bientôt mourir en lavant son linceul ensanglanté. La Banshee peut être vue sous trois apparences principales qui ne sont que les trois aspects de la Déesse-Mère des celtes : la jeune fille (Badhbh), la femme mûre (Macha) et la vieille femme (Mor-Rioghain). Il arrive plus rarement également qu'elle prenne l'apparence d'animaux variés : corneille, hermine, belette,...

Version un rien "romantique" (ou glauque au choix) et erronée de la Banshee.

Son aspect terrifiant lié à la mort n'en est pas moins dénué de malice : c'est un Elémentaire psychopompe. La description qui revient souvent est celle d'une femme au visage pâle et émacié avec de longs cheveux blancs qui tombent en cascade sur ses épaules ainsi que des yeux rouges flamboyants pour parfaire le tableau.

Selon certaines indications, le privilège de se voir accorder la protection d'une Banshee, n'est offert qu'aux famille de pure origine Milésienne (les Milésiens forment le peuple qui a vaincu les Tuatha Dé Danann). Pour d'autres, cet honneur est parfois donné aux musiciens talentueux. Walter Scott nous parle également d'un esprit fort semblable à la Banshee dont le rôle ne se bornait pas qu'à annoncer les trépas futurs... En effet, le clan pouvait lui demander tantôt, d'écarter la lame de l'enemi au cours d'une bataille, tantôt, de veiller sur l'enfant de la maisonnée, voire parfois aller jusqu'à aider le chef de clan au cours d'une partie d'échecs (le jeu d'échecs est très ancien au passage. On a pu retrouver des pièces sur l'île de Lewis en Ecosse, datant du XIIème siècle)...


Idraemir

lundi 2 mai 2011

La Goule orientale et occidentale

Pour changer un brin, je me tournerais cette fois vers le sombre domaine de la non-vie et plus spécialement vers les Goules.



A la base, La Goule (de l'arabe al-ghûl, le "démon", la "créature", la "calamité" ) est une créature monstrueuse à la musculature puissante recouverte de fourrure et aux traits porcins, le tout surmonté d'une paire de défenses recourbées, pour achever en toute beauté. Les Goules hantent les cimetières (où elles peuvent se délecter de cadavres frais), les endroits peu fréquentés, ainsi que les déserts (une certaine rumeur parlerait du fait que des pilleurs de tombes auraient libéré ces engeances infectes en violant certains tombeaux oubliés... Mais bon, je ne suis sûr de rien sur ce point).


Le repas des Goules.

Une autre version dépeints la goule comme un démon femelle associé à l'Empuse grecque et capable de se métamorphoser en une séduisante jeune femme afin de charmer les voyageurs pour au final, les égorger et pomper leur substance vitale. La nécrophagie est associée au fait qu'une antique croyance prétends que l'âme et l'énergie vitale d'un homme restent durant quarante jours dans son corps (trois pour les animaux...).


Plus tard, la Goule entra dans le folklore européen sous une autre forme de plus sinistre réputation... Je m'explique : lorsqu'un homme se laisse aller à toute les dépravations et commence à prendre goût à la chair humaine, à sa mort, son cadavre revient à la vie (donc c'est un non-mort) sous la forme d'une Goule.

La Goule ressemble à un cadavre aux yeux rougeoyants dont la peau semble tendue à l'extrême sur le corps, au point de lui donner une apparence décharnée. Elle est dotée de dents et de griffes acérées. Selon certains son contact aurait des effets provoquant la paralysie. Pour terminer cette agréable description, le corps de la Goule est souvent d'une couleur violacée accompagnée de temps à autre de taches sombres.


Goule occidentale version rôliste.

La Goule occidentale perd presque tous les souvenirs de son ancienne vie (sauf dans des cas très rares) et il ne lui reste qu'un semblant d'intelligence égal à celui d'un prédateur rusé. Elle hante les cimetières à la recherche de corps ou de victimes mais, on peu aussi la croiser près des gibets.


Pour terminer en beauté, je vais brièvement vous conter une légende irakienne intitulée :
La femme qui mangeait les morts”(pas très original je sais).

Dans les faubourgs de Bagdad aux alentours du IVème siècle, vivait un vieux marchand qui n'avait qu'un fils qu'il aimait tendrement. Il était résolu à lui offrir pour épouse la fille d'un collègue marchand fortuné (seul tache au tableau la demoiselle était fort laide ce qui n'arrangeait pas le jeunôt). Ce mariage ne mettait pas vraiment le coeur d'Aboul-Hassan (c'est son nom) en liesse et il demanda à son père un peu de temps pour se décider.

Un soir qu'il se promenait seul à la seule clarté de la lune dans la campagne de Bagdad, il entendît une femme chanter quelques versets du Coran en s'accompagnant d'une guitare. Curieux il s'avanca en direction de la voix pour découvrir une superbe jeune femme dont il tomba éperdument amoureux...

Le lendemain après la prière, le jeune homme entreprit moult recherches pour finalement découvrir que sa belle âgée de 17 ans, n'était pas mariée et, fille d'un vieux sage, était pétrie de science (ce qui le fit littéralement s'embraser de pied en cap). Il alla trouver son vieux père et s'adressa à lui en ces termes :

"- Mon père, vous savez que jusqu'ici je n'ai su que vous obéir: j'ose aujourd'hui vous supplier de m'accorder une épouse de mon choix."


Le père émit quelques objections mais, voyant que cela ne changerait rien, il se résigna à aller parler au sage pour demander la main de sa fille. Les deux amants se virent ce qui généra un coup de foudre mutuel et le mariage ne tarda pas à pointer son museau... Après trois mois de bonheur, Aboul-Assan se réveilla en plein millieu de la nuit pour découvrir la couche désertée. Ce dernier pensant que sa fraiche épousée était sortie faire un tour, se mit en devoir de l'attendre mais Nadilla ne rentra qu'une heure avant le lever du jour. A son arrivée, Nadilla ne parla point de son absence nocturne et chaque soir le même manège se répèta.

Après une nuit torride de caresses (et je vous passe les détails), Nadilla s'esquiva en pensant son mari assoupi et Aboul-Assan s'habilla en hâte pour la suivre en faisant de longs détours. Il la vit entrer dans le cimetiere où elle s'enfonça dans un grand tombeau bordé de 3 lampes funêbres. Qu'elle ne fût pas la surprise du jeune-homme lorsqu'il découvrit sa jeune et tendre épouse occupée à festoyer avec plusieurs Goules (ou Gholes) qui se réunissaient là chaque nuit afin de prendre leur ration quotidienne de chair (pas spécialement fraiche...).


Il avait remarqué depuis son mariage que sa femme mangeait peu le soir, une observation qui ne semblait pas au premier abord avoir une aussi funeste explication. Une autre Goule amena un cadavre frais vers ses compagnes et pendant un instant le jeune-homme fût pris d'une envie de chasser ces immondes créatures mais, il se résigna à se calmer et les Goules déchiquetèrent joyeusement le malheureux trépassé en chantant des chansons infernales puis en dispersant les os, avant de se séparer non sans s'être embrassées avant de partir.

Aboul-Assan ne voulant pas être vu, regagna à la hâte son lit et fît comme si rien ne s'était passé jusqu'au lendemain soir ou il proposa une collation à son épouse qui refusa.

Il s'exclama avec colère :

- "Vous aimez mieux aller souper avec les Gholes !"

Nadilla ne dit rien, pâlit, trembla de fureur et alla se mettre au lit en silence avec son époux (déjà bien stupide de dormir à côté d'une goule...).

Au millieu de la nuit, lorsqu'elle le crût plongé dans un profond sommeil, elle dit d'une voix sombre :

- "Tiens expie ta curiosité sacrilège !"
En même temps elle se mît à genoux sur sa poitrine, le saisit à la gorge, lui ouvrît une veine et se disposa à boire son sang. Tout cela fût l'ouvrage d'un instant.


Le jeune-homme qui ne dormait point, s'échappa avec violence des bras de la furie et la frappa d'un coup de poignard qui la laissa mourante à ses côtés. Il appela au secours et les villageois accoururent aussitôt pour panser sa plaie et porter le lendemain la jeune Goule en terre.

Trois jours plus tard, le fantôme de la jeune femme apparût à Abul-Assan et tenta de l'étrangler, ce dernier ne dû son salut qu'à la fuite. Il fit ouvrir le tombeau de Nadilla qu'on trouva comme vivante et qui semblait respirer dans son cerceuil. On alla à la maison du sage qui passait pour le père de cette malheureuse et il avoua que sa fille avait été mariée deux ans auparavant à un officier du calife et s'étant livrée aux plus infâmes débauches. Elle avait été ensuite tuée par son mari; mais, elle avait retrouvé la vie dans son sépulcre pour retourner chez son père... On exhuma le corps pour le brûler, sur un bûcher de bois de senteur avant de disperser les cendres dans le Tigre et l'Arabie se débarassa d'un monstre...

Idraemir

dimanche 1 mai 2011

Le Dullahan et Sleepy Hollow

Si je vous parle de Sleepy Hollow, je parierai ma main gauche que la moitié de l'assemblée qui lira ces quelques lignes, hurlera immédiatement le nom de Tim Burton... Pour ma part, je ne m'attarderais pas sur cette référence cinématographique mais, me pencherais plus volontiers sur l'origine de Sleepy Hollow ainsi que son pendant Irlandais le Dullahan.

Sleepy Hollow
Représentation de Sleepy Hollow (par Bob Kehl).

 Le cavalier sans tête et le Vallon endormi :

Pour commencer, parlons de la légende du cavalier sans tête. A l'origine, ce dernier était un spectre qui prenait l'apparence d'un cavalier décapité et errait dans la nuit. L'un de ces spectres, nommé : Hessian au Galop, originaire de la Hesse, aurait eu la tête emportée par un boulet lors de la guerre d'indépendance. Chaque nuit le cadavre décapité du soldat quittait sa tombe, montait sur son cheval et retournait sur le champ de bataille pour retrouver sa tête.

Sleepy Hollow

Ensuite, La Légende du Val dormant. Sleepy Hollow donc (le cavalier porte aussi ce même nom donc n'allez pas vous triturer le cerveau pour tenter de dénouer le tout), est une nouvelle écrite par l'américain Washington Irving (1819) contant les exploits dudit cavalier sans tête, tenant son chef dans les bras et se manifestant près d'un ruisseau situé dans le Vallon endormi, sur l'Hudson

Pour vous en faire le résumé, Ichabod Crane, jeune maître d'école, vient s'installer (et enseigner) dans le "Val dormant". Logé, nourri et blanchi par les fermiers des environs, Crane, sans doute motivé par l'ennui, ne tarde pas à se prendre de passion pour les récits fantastiques de fantômes, sorcières et revenants qui peuplent la région (selon les dires d'Irving, un docteur allemand ou encore un chef amérindien aurait jeté un sort sur Sleepy Hollow, conduisant ses habitants à avoir toutes sortes d'hallucinations).

Par la suite, Ichabod tombé amoureux de la fille (Katrina van Tassel) d'un riche fermier, entreprendra de faire la cour à cette dernière afin de l'épouser. Cependant, notre jeune maître d'école devra faire face à un adversaire de taille : Brom van Brunt, surnommé "Brom Bones". A la suite d'une réception donnée par le baron van Tassel (le père de Katrina) Ichabod repartira sur les routes l'air affligé (probablement après avoir essuyé un refus de la part du paternel de Katrina) et c'est là que le cavalier sans tête fera sa sinistre apparition.

Sleepy Hollow
Ichabod pris en chasse par le cavalier.

Poursuivi par cette sinistre entité, le petit maître d'école la peur au ventre, s'enfuira au triple galop jusqu'à ce qu'il atteigne une église non loin de là. Le cavalier spectral, lui lancera au visage sa tête en guise de projectile (dans d'autres versions plus édulcorées, il brandit une lanterne de citrouille embrasée et la projette à la manière d'un feu-grégeois) et le lendemain, les habitants de Sleepy Hollow découvriront sur les lieux du crime : la selle du cheval d'Ichabod, son chapeau et plus loin, une citrouille, mais, aucune trace de l'infortuné maître d'école...

Si vous désirez connaître la fin et les détails de cette histoire, je vous conseille vivement de dénicher la nouvelle de Washington Irving afin de vous faire votre propre idée sur le sujet...

Le Dullahan de nos jours :

"A beheaded knight who carries his severed head."- Castlevania portait of ruins.

Dullahan
Représentation classique du Dullahan pour les rôlistes (illustré par Matthew McKeow).

Lorsque je parle de Dullahan, un gamer ou rôliste me citera de suite quelques exemples comme la série Castlevania, Golden-Sun voire encore Shining Force (pour les vieux de la vieille), un cinéphile chevronné pourra également me mentionner le long-métrage d'animation : "Legend of Sleepy Hollow", produit par les studios Disney et sorti en 1949 (cherchez un peu et vous finirez par tomber dessus). Mais, à travers ce charmant personnage qui prend toujours la peine de se découvrir le chef à votre approche, se cache une origine légèrement plus complexe. Toutefois, avant d'entrer dans le vif du sujet, je me dois de vous faire faire un "bref" détour, afin que vous preniez connaissance d'un ancien conte irlandais (dont je n'ai malheureusement pas pu trouver la date ou la source), au titre peu flatteur pour la gent féminine... 

Dullahan

La bonne femme :

Par un soir d'été, sur une route d'Irlande, tranquille et déserte, un maquignon nommé Larry s'en revenait de la foire de Cashel (il existe en Irlande cinq endroits qui portent ce nom, donc je ne saurai pas vraiment vous dire la provenance exacte de cette légende) où il avait acheté un mauvais cheval qu'il montait. Il n'était pas fâché de son acquisition, car il espérait bien le refiler à plus naïf que lui. Soudain, il se prit à remarquer une femme qui marchait à pas rapides à côté de son cheval, ayant l'air de se hâter... Sans doute voulait-elle éviter de se laisser surprendre par la nuit toute proche. Elle portait le large manteau à capuchon des paysannes irlandaises, qui ne laisse rien deviner du visage qu'il abrite.

Larry, la voyant s'efforcer de suivre la marche du cheval, se tourna vers elle et lui offrit courtoisement de monter en croupe derrière-lui, tant qu'ils auraient à suivre la même route. Elle ne répondit pas. Larry, la croyant timide, répéta l'invitation. Alors, sans plus attendre, elle sauta légèrement sur le dos du cheval, derrière le jeune homme, et se tint à sa ceinture de ses deux mains.

"- Etes-vous bien installée, ma chère ?" demanda Larry, avec bonne humeur.

Mais, cette fois encore, l'inconnue ne répondit pas. Ils continuèrent à trotter, à trotter. La nuit était parfaitement calme. On n'entendait que le bruit des sabots du cheval sur les cailloux de la route. Aussi Larry s'aperçut-il vite qu'un sabot de son cheval était déferré. Ils passaient alors devant une mare ombragée de grands arbres. Le paysage était dans les tons noirâtres qui saisissaient le coeur. L'eau de la mare était noire. Les arbres, très touffus, étaient tous revêtus d'un lierre au vert tristement noirâtre. Larry arrêta son cheval et mit pied à terre. Aussitôt, la jeune femme sauta à côté de lui et, sans dire un mot, d'un pas rapide et, aurait-on dit, glissant, s'élança à travers champs dans la direction des vieux murs qui entouraient le cimetière de la vieille église de Kilnaslattery.

Sleepy Hollow

"- Hé la ! Pas si vite, jeune femme, pas si vite, s'il vous plaît !" s'écria Larry, et, quittant son cheval, il s'élança vers l'inconnue.

Comme il courait derrière-elle, il lui criait :

"- Et le prix du voyage ? J'ai droit à un baiser de vos jolies lèvres, et je l'aurai !..."

Mais l'inconnue marchait de plus en plus vite sans se soucier des déclarations de Larry. Enfin, elle atteignit le mur du cimetière, qu'elle franchit sans difficulté.

"- Par exemple ! s'écria Larry, en voilà une qui se moque de vous... Mais elle ne m'aura pas, elle a beau avoir de la tête, j'ai aussi la mienne !"

Et, sautant à son tour le mur du cimetière, il dégringola brusquement de l'autre côté.

Qu'elle poursuite dans le cimetière... Larry se cognait aux pierres des tombeaux, heurtait des débris de cercueil, se cognait à l'ossuaire, se déchirait aux ronces et aux branchages dont les épines l'accrochaient et le retenaient au passage (son obstination et sa bêtise sont dignes d'éloges).

Cependant, l'inconnue au manteau s'avançait à travers le cimetière et ses obstacles, d'une marche légère et rapide, comme si elle eût gaiement tournoyé dans une salle de bal. Elle tournait et retournait autour de la vieille église.

Larry se sentit soudain le maître de la situation. Il se planta sur le chemin auprès de l'église et, ouvrant les bras, il attendit :

"- Je t'atteindrai, dit Larry, et, quand tu repasseras, je te donnerai un baiser. Eh ! Te voilà !"

Et Larry s'élança vers elle et referma ses bras sur une femme, mais une femme qu'il ne put embrasser... car elle n'avait pas de tête !...

"- Au secours ! s'écria Larry. Voilà pourquoi elle ne parlait pas !"

Mais il se sentit soudain muet de crainte et de surprise. Son sang se glaça  dans ses veines. Chancelant comme un homme ivre, il roula contre le vieux mur en ruines, pétrifié d'horreur à l'idée qu'il avait tenu dans ses bras un monstre sans tête, une Dullahan.

Dullahan
Version assez sanglante du Dullahan (par Alberto Cortes).

Quand il revint à lui, un spectacle étrange s'offrit à ses yeux. Au milieu des ruines de l'église s'élevait une vieille roue de torture ornée de têtes. Quant à lui, ses membres étaient comme paralysés, sa langue incapable d'articuler un mot. Appuyé au mur, il avait la tête penchée vers le cimetière, tandis que les pieds pendaient le long du mur en ruines sans toucher le sol. Il était en proie à la plus vive terreur.

D'étranges bruits parvenaient à ses oreilles. Il finit par distinguer des petits tintements de clochettes qui, sans arrêt, sonnaient : Ding ! Ding ! Ding !... et il entendait aussi un cliquettement qu'il identifia non sans terreur au bruit d'os de squelettes s'entrechoquant. Enfin, parmi le vent de la nuit, une cloche sonna lentement.

Un spectre sonnait la cloche... la chaîne grinçait, la poulie craquait. Et, à chaque son de cloche, la voûte de l'église retentissait lugubrement.

Sleepy Hollow

Etrange musique de danse... Mais, à ces sons affreux, voilà que se dressèrent autour de la roue d'innombrables silhouettes : hommes, femmes, soldats, marins, prêtres et moines... mais, tous, ils étaient sans tête !... Dans les coins obscurs, des squelettes moins reluisants, non admis sans doute parmi le monde élégant... se lançaient l'un à l'autre leurs têtes... sans cervelle !

Celle de Larry avait beau être encore sur ses épaules... il ne savait plus où il était. Il se débattait contre ce cauchemar ; soudain, il perdit l'équilibre et tomba brusquement au beau milieu des Dullahans. Et chaque tête alors de s'exclamer :

"- Salut, Larry, salut ! tandis qu'il sautait de l'un à l'autre. Vive Larry ! Qu'on lui verse à boire !"

Alors, un des joueurs interrompant son jeu se leva et, mettant sa tête sous son bras (sans doute de craindre de la perdre), tendit de la main droite une coupe pleine à Larry qui, toujours bon garçon, la vida d'un trait. Il voulut s'exclamer : "Ah ! Le bon vin !" mais ne put articuler la première syllabe, car voilà qu'il n'était plus à son tour qu'un décapité... Sa tête dansait sur ses épaules, comme celle des autres... Alors il perdit toute conscience et tomba dans le plus total engourdissement.

Quand il revint à lui, son premier geste fut de porter la main à son cou. Dieu merci ! Sa tête était encore là, bien fixée sur ses épaules. Larry regarda autour de lui. Il faisait grand jour. Il était couché auprès de la vieille église de Kilnaslattery, sa tête (cause de tant d'angoisse) appuyée contre le sol même du cimetière. - Jamais il n'oublia et l'inconnue terrifiante et l'affreux cauchemar.

Sleepy Hollow
Katrina van Tassel sur le point d'être attaquée par le cavalier sans tête (par Darren Tan).

Le Dullahan :

Le Dullahan, ou cavalier sans tête (donc lié au charmant bipède amateur d'équitation cité plus haut), est un des spectre les plus connus d'Europe. Il hante les terres d'Irlande les nuits d'orage, monté sur un cheval noir au regard fou et au naseaux embrasés. Il cingle les flancs de sa monture avec une cravache faite de vertèbres humaines (la mort est parfois annoncée en Irlande par le claquement d'un fouet, cette cravache en serait donc probablement une variante macabre) et tient dans sa main sa propre tête dont il se sert comme d'une lanterne (parfois elle est simplement attachée à sa selle, grimaçant aux malheureux qui croisent sa route). En effet, il est pourvu d'yeux flamboyants qui lui permettent de voir à une très grande distance quels que soient les obstacles. Il semble également que dans certaines provinces d'Irlande, le Dullahan tire un attelage (voire un vaste carrosse noir contenant un cercueil) de six chevaux noirs (qui parfois sont dénués de têtes) et porte le doux nom de : Dead Coaches (aussi appelé coach-a-Bower). Ce dernier semble à certaines occasions accompagner la Banshee lorsque cet esprit psychopompe (littéralement : guide des âmes pour les néophytes) s'en vient annoncer le décès d'un membre de la maisonnée par ses lamentations.

Dead Coaches
Représentation possible d'un Dead Coaches (par Damien M.).

Dans tous les cas, le croiser n'est pas une bonne nouvelle. De plus, s'il s'arrête devant une demeure et nomme un de ses habitants, celui-ci sera mort avant l'aube. Il arrive également qu'il frappe à une porte, L'insensé qui commettra l'erreur d'entrebâiller l'huis pour le voir, recevra aussitôt une gerbe de sang (ou un baquet de sang si le Dullahan est en veine de générosité), ou aura son œil crevé. Enfin, son cheval (ou son attelage) court à une vitesse telle que lorsqu'il traverse un village, il y laisse une trainé de flammes. Ces créatures spectrales qui semblent être une spécialité locale irlandaise vont parfois hanter d'autres lieux... en 1807, à Saint James Park (le plus ancien des huit parcs royaux de Londres), deux sentinelles sont mortes d'effroi pour en avoir vu un...

Sleepy Hollow

Pour en revenir à ses origines, il semble que notre fier cavalier soit issu de deux sources principales. La plus récente, vient des écrits de Washington Irving qui le voit comme un soldat à la tête arrachée pendant la guerre. L'autre (bien plus ancienne et probablement la plus légitime des deux, sans oublier qu'elle constituerait probablement la principale source d'inspiration d'Irving pour sa nouvelle) proviendrait du dieu celte : Crom Dubh, auquel on offrait des sacrifices humains par décapitation. Privé de ses adorateurs, le dieu serait obligé d'arpenter les chemins pour chercher le sang dont il est si friand. Je tiens toutefois à rajouter qu'à l'origine, Crom Dubh (Le mot dubh signifierait noir tandis que Crom pourrait-être rattaché aux cromlech) était un dieu de la fertilité celte. Mais, le temps passant et le christianisme prenant de l'ampleur, il fût considéré comme déité maléfique par le clergé afin de supprimer les croyances paganistes (le paganisme fait référence à toute personne croyant en plusieurs dieux). 

Sleepy Hollow

L'hypothèse de la diabolisation de ce dieu semble tenir la route vu que le site qui lui était dédié à été assigné à saint Patrick... Croagh Patrick ("Cône de Patrick") est un impressionnant pic de quartz qui ressemble étrangement à une pyramide bleutée. Haut de 770 mètres au-dessus de la mer occidentale, cette montagne irlandaise est vue comme l'un des sites les plus sacré. Selon la légende, saint Patrick aurait jeûné sur ce site durant quarante jours et quarante nuits (ça me rappelle quelque chose tiens...) en 441 après JC, afin de chasser tous les serpents et autres "forces démoniaques"... L'un des "Démons" était une entité féminine, qui était probablement la déesse locale de l'eau, tandis que l'autre était le pauvre Crom Dubh. Son culte réduit à néant et diabolisé par le christianisme, le site qui lui était dédié confisqué, je puis facilement comprendre qu'une divinité de la fertilité se soit tourné vers une route plus sanglante et sinistre... et vous ? 

Idraemir

samedi 30 avril 2011

Le Hollandais volant

Les océans... Sombres, froids, impitoyables... De quoi faire germer bien des légendes dans la tête des marins les plus tenaces. Comme celle du capitaine Vanderdeken et son illustre vaisseau : "Le Hollandais volant."

Tout commença en l'an de grâce 1666. Le Hollandais volant était un immense navire qui devait parcourir les mers lointaines (entre l'Europe et l'Orient), en longeant l'Afrique pour contourner le Cap des tempêtes (cap de Bonne-Espérance).

Hollandais volant
Le Hollandais volant.

Le capitaine Vanderdeken, homme sans foi ni loi, dénué de patience et de bonté mais, marin chevronné, était furieux : les vents n'avaient cessé d'être contraires ou faibles tout le long de la côte d'Afrique et le trois-mâts se trainait lamentablement. Les voiles immaculées qui devaient flotter fièrement sous la force des vents pendaient tristement, l'avant du bateau qui devait fendre l'écume parvenait à peine à évoquer un clapotis... Les marins désoeuvrés s'ennuyaient ferme (quand ils ne jouaient pas aux cartes, ils passaient le plus clair de leur temps à se bagarrer) et Vanderdeken se creusait pour trouver une solution en grinçant des dents... En vain.

Hollandais volant
"Ils étaient quinze sur le coffre du mort. Oh hisse et une bouteille de rhum. La boisson et le diable avaient réglé leur compte aux autres. Oh hisse et une bouteille de rhum" (illustration de Yann Delahai).

Le temps s'écoula lentement, grain de sable par grain de sable, à tel point que l'eau potable croupit, les vivres s'avarièrent, pour laisser la faim et la soif s'installer minant encore plus le moral de l'équipage.

Le vent ne se leva toujours pas et le scorbut décima les hommes déjà bien mal en point. L'équipage alla jusqu'à supplier leur capitaine de faire relâche dans un port, juste le temps de refaire le plein de vivres, d'eau et peut-être même trouver quelques remèdes. Peine perdue. Vanderdeken n'était pas connu pour avoir un coeur tendre et le bien-être de son équipage passait en dernier. Ce qu'il lui fallait, c'était un bon vent soufflant dans les voiles et le poussant vers sa destination.

Il cracha à son équipage qu'une escale serait de trop car ils étaient déjà en retard (si le délai n'était pas respecté il y perdrait beaucoup). Seul le profit l'intéressait et il songeait déjà à rattraper les heures perdues. Malgré ses ordres, le vent ne se leva toujours pas et le Hollandais volant se trainait toujours. Enfin, il parvint bien après la date au Cap des tempêtes ou un faible vent le ralentit encore.

Hollandais volant
Bataille navale au coeur de la tempête (Illustration de Vyshnevskaia Lena).

Vanderdeken se campa sur la dunette et, brandissant son poing vers le ciel, il maudit Dieu l'inondant de toute sa fureur contenue depuis trop longtemps. Il déclara ensuite : "-Ah le Diable m'aiderait bien mieux, lui ! Plaise à Satan que le vent se lève enfin, le vent le plus fort qu'il puisse faire, et en échange je lui baille bien volontiers mon âme, s'il la veut !"
Aussitôt, une agréable brise se leva et gonfla les voiles du navire. Le vaisseau sembla s'élever et voler sur les flots à une vitesse ahurissante... Le capitaine regretta de ne pas avoir demandé plus tôt cette aide si efficace. Mais, plus le trois-mâts approchait du cap, plus le temps se mit à forcir. Le vent se transforma en grain, le grain en tempête et enfin la tempête se changea en ouragan. Les matelots hurlaient de terreur s'efforçant d'accomplir leurs tâches sans succomber à la panique pendant que certains se faisaient emporter par les paquets de mers se déversant sur le pont pour disparaitre dans les eaux noires et inconnues.

Hollandais volant
Illustration de Anry Nemo.

Soudain dans les nuées épaisses qui répandaient des ténèbres sur la mer, une immense forme spectrale se découpa. La forme gronda :"-Repends toi capitaine Vanderdeken, demande grâce et pardon pour ton blasphème ! Repends-toi pour cette parole imbécile il n'en sera pas tenu compte.
-Me repentir? Jamais ! Beugla Vanderdeken."
Il brandit son pistolet et sans la moindre crainte, tout en jurant, visa le spectre et tira. Le pistolet lui explosa entre les mains. La tempête augmentait à chaque seconde et l'équipage se réduisait de plus en plus. Vanderdeken ne se laissa pas impressionner pour autant. Il se fit attacher au mât pour pouvoir continuer à diriger les manoeuvres.

Il en est ainsi depuis plus de trois siècles. Le Hollandais volant sillonne les mers, surtout dans la région du cap de Bonne Espérance où l'on peut l'apercevoir, le plus souvent durant les nuits de tempête. Ses voiles en lambeaux sont rouges comme l'enfer. Son équipage fantôme obéit, en gémissant de peur, à son capitaine fixé au mât pour ne pas être emporté.

Il parait que dans les tavernes du Cap, aux alentours des soirs de tempête, on vois parfois un vieux marin amer, en tricorne et habits démodés, qui propose aux matelots en bordée une partie d'échecs. Il joue avec les noirs, gagne toujours et on ne revoit jamais le marin qui avait accepté la partie.

Il parait aussi que ce joueur d'échecs est le capitaine Vanderdeken qui complète son équipage de fantômes...

Hollandais volant

Une autre version bien moins romanesque vient cependant contredire cette "charmante" histoire. Selon Collin de Plancy (auteur français du XVIII - XIXème siècle, il est vu comme une référence dans le domaine fantastique, notamment pour son "Dictionnaire infernal"), le Hollandais errant (il semblerait que le navire ait été affublé de plusieurs noms, comme celui de "Voltigeur hollandais") apparait dans les parages du cap de Bonne-Espérance. Ce sombre vaisseau déploie ses voiles lorsque aucun navire n'oserait en risquer une seule.

D'après cette version, ledit vaisseau était un navire richement chargé à bord duquel se commit un horrible forfait (un acte de piraterie je suppose). En représailles, la peste s'y déclara (la peste est une maladie infectieuse mortelle pour l'homme qui est véhiculée principalement par les rats noirs qui grouillent souvent à bord des navires, et, qui transmettent la "mort noire" par le biais de leurs puces. Cette maladie fort peu gracieuse, génère chez le patient l'apparition de ganglions suppurants et provoque la mort de ce dernier après 7 jours s'il n'est pas traité), et les coupables errèrent vainement de port en port comme des âmes en peine, offrant leur riche cargaison pour prix d'un asile. Mais le sort des pestiférés était déjà réglé et dans chaque port ils furent repoussés par peur de la contagion.

Les matelots disent que la Providence, pour perpétuer le souvenir de ce cruel châtiment, permet que le Hollandais errant apparaisse encore dans ces mers où la catastrophe eut lieu. Cette apparition est comme de juste considérée comme un mauvais présage par les navigateurs.

Hollandais volant
Illustration de Peter Lee.

Chaque version semble indiquer que l'équipage du Hollandais volant (ou au moins son capitaine) a fauté par avarice pour se retrouver ensuite sévèrement puni. Le vaisseau fantôme semble d'ailleurs avoir traversé les siècles tel un gigantesque avertissement pour ceux qui se laisseraient trop tenter par l'appât du gain. Un présage sinistre pour le tire-laine contemporain mais également pour l'avaricieux qui sacrifiera la vie de son "équipage" pour épargner quelques "doublons".

Idraemir